samedi, décembre 5, 2020

Abou Dhabi: un mouvement de protestation dénonçant le non-versement de salaire

A la mi-mai, alors que les cités des Emirats arabes unis poursuivaient leur déconfinement, aujourd’hui terminé, un ouvrier asiatique postait sur Facebook une vidéo d’une chose extrêmement rare dans les Etats très surveillés de la rive arabe du golfe Persique : un mouvement de protestation. Les images montraient de jeunes migrants, rassemblés dans les allées d’un camp de travailleurs en lisière d’Abou Dhabi, pour dénoncer le non-versement de leur salaire.

« Cela fait deux mois que notre employeur ne nous paye pas, expliquait un Indien, en short et sandales, le visage couvert d’un masque. Même si l’on reçoit de la nourriture, nous avons beaucoup de problèmes, nous ne pouvons plus recharger nos téléphones. C’est pour cela que nous empêchons les rares personnes qui ont encore du travail d’aller travailler », ajoutait-il, face à la porte métallique du camp, maintenue close.

L’employeur de ces ouvriers en colère est l’entreprise AMB-Hertel, une filiale émiratie de la multinationale française Altrad, champion de l’échafaudage, sis à Montpellier. Le groupe, qui compte 15 000 employés dans le Golfe, est dirigé par son fondateur, Mohed Altrad, 31e fortune française, candidat à la mairie de Montpellier, qui vient d’obtenir, pour le second tour (le 28 juin), le soutien d’écologistes et de militants de gauche locaux.

Alerté par un réseau de défense des travailleurs migrants, Le Monde a transmis la vidéo à la direction de la communication d’Altrad. Celle-ci a réagi en évoquant des « déclarations calomnieuses », provenant d’une « très faible minorité d’individus », « qui n’illustrent pas la véracité des faits ». Pourtant, les témoignages recueillis par Le Monde auprès d’une vingtaine d’employés de l’entreprise, aussi bien aux Emirats arabes unis qu’au Qatar et à Bahreïn, où la firme française compte également des filiales, corroborent les allégations formulées dans le film.

« Les gens ont peur »

Outre des suspensions de salaire récurrentes, la crise sanitaire a entraîné de nombreuses contaminations parmi le personnel asiatique d’Altrad – le plus souvent sous une forme asymptomatique –, ainsi qu’une vague de licenciements. Dans le Golfe, la main-d’œuvre de l’entreprise héraultaise, leader mondial du marché des services à l’industrie, a payé un lourd tribut à la lutte contre le Covid-19.

Bibek (pour des raisons de sécurité, tous les prénoms utilisés dans cet article sont des pseudonymes), un Indien de 23 ans, a été recruté en février par AMB-Hertel comme monteur d’échafaudages. Très vite, les mesures d’endiguement de la pandémie ont obligé l’entreprise à cesser ses opérations et Bibek s’est trouvé privé de son salaire (environ 290 euros par mois). « Cela fait deux mois que ça dure, explique-t-il par WhatsApp, du camp où il loge. Ces derniers jours, j’ai un peu travaillé, mais j’ai attrapé le Covid-19. Je suis isolé dans une chambre à part, avec d’autres ouvriers positifs. Il y a beaucoup de personnes contaminées dans le camp. Les gens ont peur. »

Les suspensions de salaire sont présentées par AMB-Hertel comme des congés sans solde. Un décret émirati, promulgué au début de la crise, autorise les entreprises à recourir à une telle mesure, pour autant que leurs employés y consentent. Bibek et nombre de ses collègues ont effectivement signé un accord en ce sens. « Nous sommes nouveaux, mes amis et moi, ici, confie l’ouvrier du Kerala (sud de l’Inde). J’ai pensé que c’était pour une semaine ou deux, et que ça réglerait tous nos problèmes. Nous ne réalisions pas que ce serait pour une si longue période. »

Capture écran d’une vidéo postée en mai par un employé d’Altrad montrant des travailleurs migrants rassemblés dans un camp en bordure d’Abou Dhabi.
Capture écran d’une vidéo postée en mai par un employé d’Altrad montrant des travailleurs migrants rassemblés dans un camp en bordure d’Abou Dhabi. Facebook

« Ces accords pour congés sans solde, évidemment que c’est bidon. Personne n’est d’accord », fulmine Sitaram, un autre employé de AMB-Hertel. Cela fait cinquante-cinq jours que ce Népalais de 26 ans vit confiné, sans travail et sans salaire, dans un autre dortoir pour immigrés asiatiques de l’émirat d’Abou Dhabi. « Je me sens mal. Cela fait si longtemps que je suis enfermé dans ma chambre, écrit-il sur WhatsApp. La cantine est fermée. On nous distribue des paquets repas, qui ne sont vraiment pas bons. En théorie, on peut aller faire des courses dehors. Mais avec quel argent ? Ça fait deux mois qu’on est sans salaire. Beaucoup de monteurs d’échafaudages vont être virés. » Les autorités des Emirats arabes unis n’ont pas donné suite aux demandes de réaction du Monde.

Cinq cents kilomètres plus à l’ouest, dans l’émirat du Qatar, des employés d’Altrad Cape, la filiale locale de la compagnie montpelliéraine, connaissent des déboires financiers similaires. C’est le cas de Dinesh, un Népalais d’une vingtaine d’années. « La compagnie nous offre les repas, mais nous n’avons plus de salaire et nous sommes nombreux dans cette situation », déplore-t-il. Son collègue Jay Kumar opine : « Je n’ai pas touché de paye depuis trois mois. Dans la lettre de résiliation de contrat que j’ai reçue, on ne m’offre qu’un seul mois de salaire. »

Double pression

Le gouvernement qatari, sollicité par Le Monde, assure qu’Altrad et ses filiales ont acquitté tous les salaires en suspens. Tout en allouant aux banques une enveloppe de 824 millions de dollars (environ 735 millions d’euros) destinée à aider les entreprises à payer leurs salaires et leurs loyers en cette période de crise, Doha, comme Abou Dhabi, a autorisé le recours au congé sans solde sur simple « consentement » des employés. « Toutes nos décisions sont prises de manière à trouver un équilibre entre les intérêts de nos salariés, notre activité et les circonstances exceptionnelles imposées par la crise du coronavirus », plaide la direction d’Altrad.

« Altrad se plaît à penser que, tant que les congés sans solde sont cosignés par les ouvriers, alors tout est légal, analyse Andy Hall, un militant des droits des travailleurs migrants, établi au Népal. Comme beaucoup d’autres multinationales dans le Golfe, l’entreprise profite de l’absence totale de syndicats dans cette région pour faire à peu près ce qu’elle veut. En France, de telles pratiques ne seraient pas acceptées. Mais dans le Golfe, avec des travailleurs non éduqués, parmi les plus vulnérables du monde, tout passe. »

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Chacun de ces ouvriers est soumis à une double pression : celle de sa famille, qui ne pourrait souvent pas vivre sans le pécule qu’il est censé lui envoyer chaque mois, et celle du créancier, qui lui a prêté l’argent nécessaire au paiement de l’agence qui l’a fait venir dans le Golfe. Dans le cadre de sa politique de lutte contre l’esclavage moderne, Altrad affirme régler elle-même ces frais. « Nous avons une tolérance zéro sur ce sujet », affirme un communicant du groupe.

Captures écran d’une vidéo postée en mai par un employé d’Altrad montrant des travailleurs migrants rassemblés dans un camp en bordure d’Abou Dhabi.
Captures écran d’une vidéo postée en mai par un employé d’Altrad montrant des travailleurs migrants rassemblés dans un camp en bordure d’Abou Dhabi. Facebook

Toutefois, compte tenu de la complexité des filières de recrutement de main-d’œuvre, ces efforts n’empêchent pas les ouvriers de devoir, eux aussi, payer. « J’ai versé 25 000 roupies [près de 300 euros] à un agent en Inde, témoigne Nishant, un employé de AMB-Hertel, qui n’a pas touché un seul salaire complet depuis son arrivée à Abou Dhabi, fin février. Mes parents et mes trois frères dépendent de moi pour vivre. Ils ont beaucoup de problèmes. » Comme beaucoup de ses collègues, à court d’argent et à bout de forces, Nishant ne rêve plus que d’une chose : rentrer dans son pays et oublier sa migration avortée dans le Golfe.

SourceAgences

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