mercredi, octobre 21, 2020

Algérie: une mobilisation créative, pacifique et joyeux

« On peut pleurer de ses malheurs ou en rire », dit un dicton populaire en Algérie, résumant cette façon qu’ont les Algériens de tout tourner en dérision, y compris les drames qui ont jalonné l’histoire du pays.

Le hirak met en avant un humour politique corrosif, inventif

Depuis un an, le hirak, mouvement populaire de contestation du régime, inédit et inattendu, né le 22 février 2019, met en avant un humour politique corrosif, inventif, mêlant jeux de mots et références historiques, cultures politique, historique et populaire, qui lui a valu le surnom de « Révolution du sourire ».

En Algérie, depuis longtemps, « l’humour est une arme pour exprimer le non-dit, le censuré, le tabou et l’interdit », explique la sociologue Yamina Rahou, chercheuse au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (CRASC) d’Oran.

Aux sources de l’humour algérien

Le  hirak puise dans un long héritage historique.

Dès le milieu du XXe siècle, des comédiens et chansonniers algériens, tels que Rachid Kentsini, Ahmed Ayad alias Rouiched ou Mohamed Touri, critiquent la domination coloniale française (1830-1962), mais aussi l’arrivisme de certains de leurs compatriotes, raconte Bachir Dahak, auteur de Les Algériens, le rire et la politique, de 1962 à nos jours, recueil de blagues politiques.

« Même si on ne peut pas dire qu’il y avait un humour politique algérien avant la Guerre de libération », ces chansonniers cachent de féroces critiques dans des sketchs ou « des chansonnettes apparemment naïves », souligne-t-il.

Durant la guerre d’indépendance (1954-1962), certains prisonniers remontent le moral de leurs camarades à coups de blagues. Selon Dahak, le chanteur populaire El Badji, incarcéré à Alger, « était connu pour toujours avoir une blague sur le prévôt, un avocat ou un gendarme ».

Corruption, magouilleurs

Après l’indépendance en 1962, le Front de libération nationale (FLN), l’État, ses dirigeants, ses fonctionnaires incompétents, ses réformes parfois absurdes, sa bureaucratie infernale deviennent la cible des moqueries, surtout des citadins, et ce malgré la censure et le contrôle étroit exercé sur la société par la présidence autoritaire et socialiste de Houari Boumédiène (1965-1978).

Dans certains cafés du centre d’Alger, certains clients s’affrontent alors dans des compétitions informelles de blagues politiques, alimentées par les anecdotes de fonctionnaires au fait des arcanes du pouvoir.

Avec sa BD Zina et Bouzid, sous couvert de raconter le quotidien d’un couple – non marié ! – d’Algériens moyens, le dessinateur Slim décrit et moque les travers de la société algérienne : injustice sociale, corruption, bureaucratie, magouilleurs de tous poils, islamistes…

Durant la terrible « décennie noire » de la guerre civile des années 1990 (200 000 morts), qui a opposé l’État aux maquis islamistes, les Algériens ont développé un humour noir, voire macabre, pour conjurer la peur et l’horreur des massacres, rappelle Dahak.

Si l’islam échappait traditionnellement aux piques, la bigoterie des islamistes et leur autoritarisme moral en ont également fait rapidement des cibles de moqueries.

« Pour les Algériens, l’humour sert à casser l’image qu’on leur a collée »

– Yamina Rahou, chercheuse

Inattendu, le hirak est venu contredire soudainement tous ceux qui décrivaient une société algérienne – notamment sa jeunesse – dépolitisée, résignée et atone.

« Pour les Algériens, l’humour sert à casser l’image qu’on leur a collée » à l’étranger depuis la guerre civile : « un peuple violent, fanatique et fainéant », estime Yamina Rahou.

« Vaincre le désespoir »

Mouvement revendiquant la non-violence, le hirak use d’un « humour décapant et plein d’espoir » qui « renforce son caractère pacifique », tiré des « leçons du passé récent », poursuit la chercheuse.

Les cortèges qui sillonnent chaque vendredi depuis un an les rues des grandes villes algériennes ​​​ont raillé sans filtre mais avec un véritable humour la « poupée » Abdelaziz Bouteflika, paralysée et aphasique, briguant un 5e mandat, avant de devoir démissionner le 2 avril.

Puis le tout-puissant chef de l’armée, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, devenu pendant plusieurs mois l’homme fort du pays et, désormais, le nouveau président Abdelmadjid Tebboune, élu le 12 décembre lors d’une présidentielle marquée par une abstention record (60 %).

« La nouvelle génération du hirak puise son inspiration et son imaginaire dans des univers linguistiques ‘’polyphoniques’’, de l’arabe populaire au kabyle, de l’arabe littéraire au français, de l’anglais au verlan », analyse Bachir Dahak.

Les références culturelles sont parfois typiquement algériennes, parfois mondialisées.

Rire de tout « est inscrit dans l’ADN du peuple algérien », assure à l’AFP Faiza Adimi, 21 ans, étudiante en biologie, lors d’une manifestation hebdomadaire à Alger, et « la dérision est une arme de destruction pacifique que le hirak dégaine chaque semaine contre ce pouvoir ».

« Quelqu’un a dit que l’humour est la politesse du désespoir. En Algérie, ce serait plutôt une impertinence assumée de vaincre le désespoir », juge de son côté Bakhta Lalahoum, enseignante à la retraite. « Pour un peuple qui a vécu tant de drames, le rire est un rappel que l’on a survécu à bien pire. »

SourceMEE

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