samedi, octobre 24, 2020

La Croix-Rouge s’inquiète de l’impact potentiel de Covid-19 dans des pays fragilisés par les conflits

Particulièrement vulnérables, les pays en guerre n’ont pas subi pour l’instant le déferlement de la pandémie du coronavirus. Mais Robert Mardini, le directeur général du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), reste prudent et estime que seule la prévention permettra d’éviter le pire.

Quelles sont les principales conséquences de la pandémie dans les pays en guerre ?
Le Covid-19 représente un risque majeur, mortel, car ce sont des pays où les accès à des centres de santé, à la nourriture et aux services essentiels sont déjà précaires. Il y a en particulier des groupes de personnes qui sont encore plus vulnérables, vulnérables parmi les plus vulnérables si l’on peut dire : ceux qui sont dans des camps ou des prisons. Aucun des conflits armés qui nous occupaient avant la pandémie n’est malheureusement résolu, hormis peut-être au Yémen où il y a une lueur d’espoir. Ils continuent ailleurs, en Syrie, en Somalie, au Soudan du Sud, dans le Sahel, ou au Burkina Faso, où il y a des violences armées. Un hôpital que nous soutenons au Soudan du Sud a par exemple reçu 200 blessés de guerre, par balle, ces deux dernières semaines.

Une région vous inquiète-t-elle particulièrement ?
Les endroits les plus problématiques sont ceux où la densité de population est la plus importante. Par exemple la bande de Gaza. C’est le lieu le plus densément peuplé de la planète, où les conditions sont déjà très difficiles, et sa population est donc encore plus vulnérable. Mais heureusement, jusqu’à maintenant, et il faut rester très prudent, l’épidémie n’a pas autant d’emprise dans les pays en guerre qu’en Occident ou en Chine, où elle a été fulgurante et a surchargé des systèmes de santé sophistiqués.

N’est-ce pas tout simplement parce qu’il n’y a pas, ou très peu, de tests dans ces pays ?
Peut-être, et c’est pour cela qu’il faut être très prudent. En Syrie, par exemple, quelques cas ont été confirmés et ce n’est peut-être que la partie visible de l’iceberg. Mais de manière générale, nous ne voyons pas d’afflux massifs dans les hôpitaux de cas suspects. Sauf que personne ne peut assurer, de manière scientifique, que nous ne sommes pas au début d’une courbe qui sera dramatique. C’est trop tôt pour le dire.

Comment l’expliquez-vous jusqu’à aujourd’hui ?
C’est compliqué, la communauté scientifique apprend, il n’y a pas de vérité absolue et nous n’en sommes qu’au premier cycle de l’épidémie. Nous ne connaissons par exemple pas l’influence de la chaleur, il y a des théories, mais rien de vérifié. Et il faut se méfier de l’évolution de l’épidémie. Début mars, j’étais à New York et j’avais une vie normale. C’était il y a peine cinq semaines. Aujourd’hui, la ville est devenue l’épicentre de l’épidémie. C’est une ville fantôme, où l’on entend sans arrêt des sirènes, et ses hôpitaux sont totalement débordés. Tout reste possible, et nous craignons le pire.

Comment intervenez-vous ?
Il ne faut pas se leurrer, les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, et son approche qui consiste à détecter, isoler, traiter et tracer, est irréalisable dans les pays en conflit. L’espace manque pour isoler, il n’y a pas de capacité de tests et on peut encore moins tracer. Nous agissons là où nous le pouvons, c’est-à-dire au niveau de la prévention. Dans les prisons, par exemple, en installant des stations de lavage de main, et en conseillant aux autorités de repenser les visites des familles pour éviter que la contamination ne se propage entre l’intérieur et l’extérieur.

Les dirigeants des pays en guerre et les chefs de groupes armés ont-ils pris la mesure des conséquences possibles de la pandémie ?
Compte tenu de la médiatisation de la pandémie, tout le monde a conscience de l’énormité de l’enjeu. La réponse est souvent d’imposer des mesures restrictives supplémentaires, légitimes pour la prévention et la limitation de la propagation du virus, mais cela complique notre travail. Notre personnel international doit pouvoir voyager. On met au point des plans B, voire C. Nous discutons avec les dirigeants pour négocier des exemptions pour pouvoir travailler, au niveau international mais aussi très local. Avec le risque, comme toujours, que l’épidémie soit politisée et que l’on nous dise, par exemple, «vous ne pouvez pas aller là parce qu’il y a le Covid-19».

Avez-vous déjà vu une crise comparable ?
Non. J’ai vu des conflits armés dévastateurs, en Syrie, au Yémen, des conflits qui se régionalisent, des conflits auxquels se superposent des conséquences du changement climatique, par exemple en Afrique de l’Est. Mais leur périmètre est défini, soit géographiquement soit de manière temporelle. Je n’ai jamais vu un phénomène de cette amplitude qui affecte de plein fouet à la fois des pays qui d’ordinaire sont des pays donateurs, et des pays récipiendaires de cette aide. C’est unique, et inégalé. Il est donc essentiel de passer à un mode de coopération et de solidarité. Cette crise ne se réglera pas à l’intérieur des frontières d’un pays, mais grâce à une coopération internationale. On ne peut espérer la régler en Europe, ou en Amérique du Nord, si des foyers se développent au Moyen-Orient, en Afrique, ou ailleurs. La prévention est indispensable pour éviter le pire.

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