Il y a deux ans jour pour jour, la Turquie se réveillait après avoir connu la tentative de coup d’État la plus sanglante de son histoire politique : une faction de l’armée turque avait lancé une opération coordonnée dans plusieurs grandes villes d’Anatolie pour renverser le gouvernement et déloger l’homme fort du pays, le président Recep Tayyip Erdoğan.

Ce qui se passa ensuite fut sans précédent : des milliers de Turcs ordinaires, armés d’ustensiles de cuisine et de leurs poings nus, descendirent dans les rues pour s’opposer à la tentative de coup d’État.

Une victoire historique

Les foules résistèrent à des tirs à balles réelles, des tirs de chars et des frappes aériennes et, avec l’aide des forces de sécurité pro-gouvernementales, déjouèrent la tentative de coup d’État en quelques heures.

Mais cette victoire historique ne fut pas une formalité : plus de 250 personnes – dont des putschistes, des civils et des officiers fidèles au gouvernement – furent tuées et des milliers d’autres blessées. De nombreux bâtiments publics, notamment le bâtiment du Parlement à Ankara, subirent de lourds dégâts.

Le lendemain matin, malgré toutes les pertes, l’humeur était à la fête dans le pays. Les partisans et les adversaires d’Erdoğan étaient fiers d’avoir sauvé le pays du quatrième coup d’État militaire dévastateur de son histoire politique relativement courte.

À ce moment-là, il apparut que la tentative de coup d’État avait encouragé les citoyens et les responsables politiques turcs à mettre leurs profondes divergences de côté et à s’unir pour protéger et soutenir la démocratie turque. Une semaine après la tentative de coup d’État avortée, Erdoğan organisa une rencontre rare avec deux dirigeants de l’opposition dans son palais présidentiel à Ankara.

Plusieurs rassemblements d’« unité nationale », auxquels Erdoğan et l’opposition participèrent, eurent également lieu à travers le pays. Néanmoins, au moins pour certains Turcs, le sentiment d’unité et de fierté fut vite remplacé par la peur et le doute.

La purge

Le gouvernement turc attribua la tentative de coup d’État avortée à Fethullah Gülen, un prédicateur turc et ancien allié d’Erdoğan qui vit depuis longtemps en exil volontaire aux États-Unis.

L’état d’urgence fut décrété et tous ceux qui semblaient avoir le moindre lien avec Gülen et ses partisans furent rapidement punis. En l’espace de quelques semaines, des dizaines de milliers de personnes au sein de l’armée, de la police, du système judiciaire, de la fonction publique et du système éducatif furent arrêtées, suspendues ou limogées en raison de liens présumés avec le mouvement güleniste.

Pendant un court moment, presque tout le monde en Turquie, y compris certains des groupes d’opposition les plus hostiles à Erdoğan, soutint ces opérations – les gens convenaient alors que les gülenistes étaient responsables d’une des nuits les plus sombres de l’histoire turque, souhaitaient obtenir vengeance et considéraient les arrestations comme un moyen nécessaire de débarrasser l’État des putschistes.

Le souvenir des coups d’État militaires passés et de leurs effets dévastateurs sur la sphère politique et la société en général était encore frais dans l’esprit de nombreuses personnes.

Il est rapidement devenu évident pour beaucoup (en Turquie comme à l’étranger) que la réponse musclée du gouvernement à la tentative de coup d’État était en réalité une purge à grande échelle dans laquelle les voix de l’opposition à travers l’ensemble du spectre politique ont été réduites au silence et punies, y compris celles qui n’avaient rien à voir avec la tentative de coup d’État.

L’opposition a accusé le gouvernement de profiter de la situation et de tenter un contre-coup d’État politique ; néanmoins, alors que le président jouit toujours d’un fort soutien du public et que les blessures laissées par la vague de violence sont encore fraîches, leurs plaintes sont tombées dans l’oreille de sourds.

Les Kurdes de Turquie, des victimes inattendues 

Le processus de paix kurde a été une autre victime de la tentative de coup d’État. Malgré l’esprit d’unité nationale qui a suivi les événements du 15 juillet, les Kurdes et leurs représentants au Parlement – le HDP – ont été exclus des discussions sur l’avenir de la nation. Erdoğan, qui a rencontré les dirigeants de tous les principaux partis d’opposition au Parlement, ne s’est pas entretenu avec les dirigeants du HDP, qui n’ont pas non plus été invités aux rassemblements d’« unité nationale ».

Le gouvernement avait déjà levé l’immunité parlementaire des députés du HDP quelques mois avant la tentative de coup d’État. Suite à celle-ci, profitant de l’état d’urgence et du sentiment nationaliste, les membres du gouvernement ont réitéré leurs appels en faveur de poursuites contre les députés du HDP pour des liens présumés avec le PKK, un groupe armé qui mène une guerre sanglante contre l’État turc depuis plus de trois décennies.

En novembre de la même année, treize députés du HDP, dont les codirigeants du parti, Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ, ont été arrêtés. En outre, plusieurs dizaines de maires kurdes ont été démis de leurs fonctions pour des liens présumés avec le PKK et remplacés par des mandataires nommés par l’État en vertu de l’état d’urgence proclamé après la tentative de coup d’État. Des milliers d’enseignants accusés de soutenir les séparatistes kurdes ont également été suspendus.

La poursuite des arrestations controversées

Deux ans plus tard, la purge consécutive au coup d’État n’est toujours pas terminée. Le 29 juin, un ancien député du CHP, Eren Erdem, a été arrêté et accusé d’avoir aidé le mouvement güleniste lorsqu’il était rédacteur en chef d’un journal d’opposition. Son parti a démenti toutes les accusations. Vendredi dernier, six autres journalistes ont été emprisonnés pour des liens présumés avec le coup d’État, selon des chefs d’accusation qui, d’après le groupe de défense des droits de l’homme Amnesty International, étaient uniquement fondés sur leurs articles critiquant le gouvernement.

Des partisans pro-démocratie agitent un drapeau national turc lors d’un rassemblement contre le coup d’État à Istanbul, le 21 juillet 2016 (AFP)

Le président de la section turque d’Amnesty International, Taner Kılıç, a été arrêté en juin 2017 et accusé d’entretenir des liens avec le mouvement güleniste. Cette accusation est démentie par l’organisation. Au cours des deux dernières années, de nombreux autres journalistesactivistes et responsables politiques de premier plan ont également été inculpés en vertu de l’état d’urgence.

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, la Turquie a arrêté160 000 personnes et licencié à peu près autant de fonctionnaires dans les deux années qui ont suivi la tentative de putsch. Parmi les personnes arrêtées, environ 77 000 ont été officiellement inculpées et maintenues en détention pendant leur procès, a déclaré le ministre de l’Intérieur en avril.

Des dizaines de responsables politiques et d’activistes kurdes, dont l’ancien candidat à la présidence Selahattin Demirtaş, sont toujours en prison.

La voie que le gouvernement turc a choisi de suivre dans les deux années qui ont suivi la tentative de coup d’État a également créé un fossé entre la Turquie et ses alliés occidentaux. La Commission européenne n’a pas feint ses coups en rendant compte des violations des droits de l’homme et de la démocratie commises par les autorités turques. Les États-Unis ont pour leur part refusé à plusieurs reprises d’extrader Gülen, affirmant que la Turquie n’a pas produit suffisamment de preuves de son implication dans la tentative de coup d’État.

Une toute nouvelle Turquie

Pourtant, en dépit de la colère grandissante hors de Turquie à propos de la politique intérieure autoritaire d’Erdoğan, la majorité de la population turque a clairement fait savoir, le 24 juin dernier, qu’elle était toujours unie derrière son président.

Ce jour-là, Erdoğan a remporté un scrutin présidentiel clé et est devenu le premier président exécutif de la Turquie. L’Alliance populaire, un bloc de coalition entre le Parti de la justice et du développement (AKP) – le parti au pouvoir d’Erdoğan – et le Parti d’action nationaliste (MHP), a également remporté une majorité parlementaire aux élections législatives, garantissant au président un nouveau mandat serein.

Le passage controversé de la Turquie au système présidentiel, qui a considérablement accru les pouvoirs d’Erdoğan, a peut-être été l’issue la plus importante du coup d’État manqué.

En Turquie, on savait avant même la tentative de coup État que le système de gouvernance préféré d’Erdoğan était la présidence exécutive. Tout au long de sa carrière politique, le président turc a souligné à plusieurs reprises les problèmes liés au système parlementaire, à savoir la faiblesse des gouvernements de coalition, les affrontements entre le président et le gouvernement, et le manque général d’orientation.

Cependant, jusqu’à la tentative de coup d’État, personne dans le pays, pas même Erdoğan, n’avait osé proposer officiellement d’opérer un changement aussi radical dans la façon dont le pays est gouverné.

Neuf mois plus tard, Erdoğan a en revanche déclaré qu’un changement de système était nécessaire pour faire face aux problèmes de sécurité rencontrés par la Turquie. En décembre 2016, l’AKP a dévoilé un projet de Constitution qui remplacerait le système parlementaire par une présidence exécutive « à la turque ».

Les changements proposés ont suscité de vives critiques de la part de l’opposition, mais à ce moment-là, la Turquie était déjà plongée dans l’état d’urgence, les médias étaient contrôlés encore plus rigoureusement qu’auparavant et Erdoğan était pratiquement considéré par ses partisans comme un héros national infaillible.

C’est dans cet environnement que le 16 avril 2017, le public turc a voté par référendum pour décider du sort de la Constitution. Erdoğan a revendiqué sa victoire avec seulement 51,4 % des voix. Une nouvelle Turquie était née d’une tentative de coup d’État dévastatrice.

Tout n’est pas sombre

Il est difficile de nier le fait qu’à la suite du putsch manqué, la démocratie turque a subi des coups importants, et pas uniquement en provenance des putschistes qui ont voulu renverser un gouvernement démocratiquement élu. La Turquie vit encore sous l’état d’urgence et son système d’équilibre des pouvoirs est nettement plus faible sous une présidence exécutive qui confère à un dirigeant unique, bien qu’élu, des pouvoirs sans précédent.

Cependant, 87 % des électeurs turcs inscrits se sont rendus aux urnes le 24 juin pour avoir leur mot à dire sur l’avenir du pays. Trois candidats majeurs à la présidence – même si l’un d’eux a été contraint de faire campagne derrière les barreaux – ont eu l’occasion de contester le pouvoir d’Erdoğan. La course à la présidence n’a peut-être pas été tout à fait équitable – les médias traditionnels n’ayant pas accordé suffisamment de temps d’antenne aux rivaux du président sortant –, mais elle était légitime.

Suite à la tentative de coup d’État, la Turquie a sans aucun doute changé, et pas complètement pour le mieux. Mais cette nuit-là, les Turcs ont prouvé que l’ère des coups d’État et des interventions militaires était vraiment terminée. Et malgré tout ce qui a suivi, cette issue mérite toujours d’être portée en triomphe et célébrée.

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