vendredi, octobre 23, 2020

Le prince héritier MBS poursuit un responsable des services de renseignement saoudiens

Le gouvernement canadien a donné refuge à un puissant ancien responsable des services de renseignement saoudiens considéré comme une menace pour le règne du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS), ont déclaré à Middle East Eye trois sources au fait de cette affaire.

Saad al-Jabri était autrefois un proche et fidèle conseiller du rival du prince héritier, l’ancien ministre de l’Intérieur aux liens étroits avec les agences de renseignement occidentales Mohammed ben Nayef. Il est décrit par certains observateurs comme le Saoudien le plus recherché en dehors du royaume.

Jabri a fui le royaume en 2017 juste avant que ben Nayef ne soit assigné à domicile et remplacé en tant que prince héritier par son cousin alors âgé de 31 ans.

Le fait qu’il ait trouvé refuge au Canada a soulevé de nouvelles questions à propos d’une querelle diplomatique sans précédent entre Ottawa et Riyad à l’été 2018.

Vendredi, ben Nayef figurait parmi les membres de la famille royale et les responsables arrêtés par le prince héritier au cours de ce qui semble être sa dernière tentative visant à consolider son pouvoir. Le gouvernement saoudien n’a pas encore publié de communiqué officiel à propos de ces arrestations.

Trois ans plus tôt, c’était sa loyauté envers ben Nayef, ses décennies de connaissances sur les rouages internes du puissant ministère de l’Intérieur saoudien et sa richesse personnelle substantielle qui avaient fait de Jabri une cible pour le jeune prince héritier et avaient provoqué sa fuite.

« Supposons qu’il puisse y avoir un coup d’État en Arabie saoudite », a déclaré une source au fait de la situation qui s’exprime, comme tous ceux informés des événements, sous couvert d’anonymat. « Il constitue la plus grande menace. Il aurait l’argent et le pouvoir de faire quelque chose. »

Une seconde source affirme que, même au Canada, l’ancien responsable a continué à être poursuivi, recevant des messages d’intimidation de Mohammed ben Salmane. Une tentative de rendition (enlèvement et transfert hors du cadre judiciaire) sur le sol canadien afin de ramener Jabri au royaume est également redoutée, selon la source.

MEE n’a pas été en mesure de vérifier indépendamment les propos de cette source. Le Service canadien du renseignement de sécurité s’est refusé à tout commentaire.

Un porte-parole de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a déclaré à MEE : « Généralement, ce n’est que dans le cas où une enquête aboutit à une inculpation pénale que la GRC confirme cette enquête, la nature les charges retenues et l’identité des personnes impliquées. »

MEE a cherché à obtenir des réactions de Saad al-Jabri et de sa famille via plusieurs canaux, mais n’avait pas reçu de réponse au moment de la publication.

Néanmoins, des sources informées de ce qui s’était passé estiment qu’il est important que les détails de son calvaire soient rendus publics car ceux-ci révèlent un peu plus jusqu’où le prince héritier saoudien ira pour poursuivre ceux qu’il perçoit comme ses rivaux.

Lutte de pouvoir

Pendant son temps au ministère de l’Intérieur, Jabri était très impliqué dans les activités de lutte contre le terrorisme et servait, en particulier, d’intermédiaire entre ben Nayef et les responsables religieux saoudiens.

Avec l’ascension au pouvoir de Mohammed ben Salmane, initiée en janvier 2015 à la suite de la mort du roi Abdallah et de l’accession au trône du roi Salmane, une lutte de pouvoir couvait au sein du ministère entre Jabri et un autre haut fonctionnaire du ministère, le général Abdulaziz al-Huwairini, ont déclaré deux sources à MEE.

Jabri et Huwairini auraient entretenu des relations étroites avec les services de renseignement américains sous la direction de ben Nayef, qui s’était imposé comme un interlocuteur clé pour les Américains avant même les attentats du 11 septembre.

Mais des tensions sont survenues en raison de leurs loyautés divergentes, selon les sources. Jabri soutenait ben Nayef, qui était alors le prince héritier, tandis que Huwairini privilégiait Mohammed ben Salmane, préparant le terrain, à mesure que le jeune prince devenait de plus en plus puissant, pour évincer Jabri et ben Nayef.

En septembre 2015, Saad al-Jabri aurait rencontré le directeur de la CIA de l’époque, John Brennan, lors d’un voyage à Washington dont Mohammed ben Salmane n’avait pas été informé. Quand Jabri est rentré chez lui, il a été congédié par décret royal.

Le chroniqueur du Washington Post David Ignatius écrira plus tard que le limogeage de Jabri aurait dû être un signe avant-coureur que Mohammed ben Salmane pourrait « relancer le royaume – ou le jeter en bas de la falaise ».

En juin 2017, ce fut au tour de ben Nayef. Ce mois-là, il fut destitué, évincé de ses fonctions de prince héritier – et héritier présumé – et de ministre de l’Intérieur, et placé en résidence surveillée dans un palais.

Après les épreuves traversées par Nayef, Huwairini aurait lui aussi été démis de ses fonctions et brièvement confiné chez lui. Des responsables américains ont déclaré à l’époque au New York Times que la perte de ben Nayef et Huwairini pourrait nuire au partage de renseignements avec le royaume.

Mais en moins d’un mois, Huwairini a été promu à la tête de la nouvelle Direction de la sécurité de l’État, chargée de la sécurité nationale, qui aurait retiré les services de renseignement intérieur, les forces spéciales et les activités antiterroristes des mains du ministère de l’Intérieur.

À ce moment-là, Saad al-Jabri s’était déjà enfui depuis des semaines.

Poursuivi au Canada

Après être d’abord passé par l’Allemagne à l’été 2017, Jabri s’est rendu aux États-Unis et aurait séjourné dans la région de Boston. Pendant ce temps, il a écrit un billet de blog pour le Belfer Center de l’Université de Harvard.

Cependant, malgré des relations étroites avec la communauté du renseignement américain en tant que conseiller de ben Nayef, Jabri ne se sentait pas en sécurité aux États-Unis avec Donald Trump au pouvoir, ont déclaré deux sources au fait de la question. Il s’est alors rendu au Canada, où des responsables ont garanti son accueil en novembre 2017 et, un mois plus tard, celui de plusieurs membres de sa famille.

Une troisième source au courant de la situation de Jabri a rapporté à MEE qu’à son arrivée au Canada, il était poursuivi par les Saoudiens qui étaient prêts à tout pour le récupérer.

Cette source a laissé entendre que si Jabri préférait le Canada aux États-Unis, ce n’était pas nécessairement en raison de préoccupations particulières en matière de sécurité, mais parce qu’il était peut-être plus facile d’y faire venir sa famille.

MEE a demandé à Affaires mondiales Canada, le ministère canadien des Affaires étrangères, si le gouvernement avait protégé Jabri et sa famille et pourquoi, et si le gouvernement saoudien avait donné l’impression, dans ses communications avec Ottawa, qu’il voulait que Jabri revienne au pays.

Un porte-parole a répondu simplement : « Affaires mondiales Canada ne fait aucun commentaire sur les communications bilatérales entre États. »

Un porte-parole d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada a déclaré que le ministère ne commentait pas les cas spécifiques.

MEE a contacté des ambassades saoudiennes mais n’avait pas obtenu de réponse à ses sollicitations au moment de la publication.

« MBS est le vase »

Les révélations sur l’aide apportée par le gouvernement canadien à Jabri et sa famille interrogeront sur la querelle diplomatique qui a éclaté entre Ottawa et Riyad en août 2018.

Jusqu’à présent, on pensait que cette querelle avait commencé après que l’ambassade du Canada à Riyad avait appelé, dans un Tweet en arabe, à la libération de militants des droits de l’homme, dont Samar Badawi.

En moins de 48 heures, l’Arabie saoudite a rappelé son émissaire, expulsé l’ambassadeur du Canada dans le royaume et gelé toutes les nouvelles transactions commerciales et d’investissement, laissant les observateurs chevronnés abasourdis.

Des sources informées de l’accueil de Jabri au Canada disent croire que l’accueil de l’ancien responsable explique mieux pourquoi la querelle a dégénéré aussi rapidement

« Des trucs de routine », écrivait un chroniqueur de premier plan dans The Globe and Mail à propos du tweet. « Mais les Saoudiens ont inexplicablement pété un câble. »

Des sources informées de l’accueil de Jabri au Canada disent croire que l’accueil de l’ancien responsable explique mieux pourquoi la querelle a dégénéré aussi rapidement.

« Le tweet n’est que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, MBS étant le vase », a déclaré l’une des sources.

Une source diplomatique canadienne a toutefois mis en garde contre le fait de lier la présence de Jabri dans le pays à ce différend : ce ne serait pas le cas selon elle.

Thomas Juneau, professeur agrégé à l’Université d’Ottawa, a déclaré qu’il avait interviewé de nombreux diplomates et d’autres personnes impliquées dans la querelle saoudo-canadienne et que Jabri « n’[avait] jamais été évoqué ». Mais il s’interroge désormais.

« Je n’ai aucune raison de croire que cela a façonné le différend. Je pense que les raisons pour lesquelles MBS a fait ce qu’il a fait [en août 2018] sont claires. Mais était-ce un petit irritant qui a ajouté à sa frustration à l’égard du Canada ? », a-t-il demandé.

« Il doit y avoir eu une sorte d’interaction entre les deux intrigues de l’histoire. »

Hors des radars

Mis à part son billet de blog, Jabri est resté hors des radars depuis qu’il a quitté le royaume, bien que plusieurs sources saoudiennes et du Golfe aient signalé à MEE avoir entendu dire qu’il était au Canada.

« Il est tenu à l’écart de l’attention du public », a déclaré un dissident saoudien, qui s’est exprimé sous couvert d’anonymat. « Quelques personnes l’ont repéré par hasard, mais pas parce qu’il s’est approché des gens de l’opposition. »

Bruce Riedel, ancien analyste de la CIA et directeur de l’Intelligence Project de la Brookings Institution, a déclaré qu’il n’était pas surpris que Jabri ait trouvé le Canada « plus accueillant que les États-Unis ».

« Quiconque est dissident risque d’être contraint de rentrer ou d’être tué sur place », a-t-il affirmé. « L’administration Trump ignore le problème. »

Donald Trump a été sous le feu des critiques pour avoir minimisé le rôle de Mohammed ben Salmane dans le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi en novembre 2018, alors même que la CIA a conclu que le prince héritier avait ordonné l’opération.

Des dissidents saoudiens, tant aux États-Unis que dans d’autres pays, ont confié à MEE que la réponse de Trump à l’assassinat, associée aux liens étroits de l’administration américaine avec le royaume du Golfe, les inquiétaient quant à leur sécurité aux États-Unis.

Le FBI, comme MEE l’a révélé l’année dernière, avait prévenu les dissidents saoudiens dans les semaines suivant l’assassinat de Khashoggi que leurs vies étaient potentiellement menacées par le royaume.

Et plus tôt cette année, Abdulrahman al-Mutairi, un jeune Saoudien vivant en Californie qui s’est exprimé contre le prince héritier, a déclaré au Daily Beast et au Los Angeles Times que le FBI avait déjoué une tentative du gouvernement saoudien de l’enlever sur le sol américain.

Des dissidents saoudiens ont déclaré à MEE qu’au cours de leurs échanges avec le FBI, l’agence avait cherché à prendre ses distances de la Maison-Blanche.

« Je leur ai dit que j’avais un peu peur de traiter avec eux parce que le gouvernement actuel travaille en étroite collaboration avec Mohammed ben Salmane et le gouvernement saoudien », avait confié à MEE l’un de ceux qui avaient été approchés par des agents du FBI peu après le meurtre de Khashoggi en 2018.

« Ils ont dit : “Ne vous inquiétez pas. Nous sommes ici pour protéger les gens de partout. Peu importe qui est à la Maison-Blanche.” »

Juneau a déclaré qu’il ne faisait aucun doute pour lui que les Saoudiens ayant fui le royaume avaient des raisons de se sentir inquiets pour leur sécurité. Le professeur n’était toutefois pas convaincu du fait que leurs craintes devaient être mises spécifiquement sur le dos de Trump.

Des dissidents et membres de la famille royale ont été ramenés de force au royaume avant 2015. Depuis, c’est tout simplement une tendance qui s’est accélérée sous l’impulsion du nouveau prince héritier.

« Que les Saoudiens ne se sentent pas en sécurité à l’étranger, je suis d’accord à 100 %. Là où je serais très sceptique, c’est que c’est à cause de l’administration Trump. Je pense que c’est à cause de MBS que les Saoudiens ne peuvent pas se sentir en sécurité à l’étranger. »

Concernant Saad al-Jabri en particulier, l’ancien analyste de la CIA Bruce Riedel a déclaré : « Ce qu’il n’a pas fait, c’est s’exprimer publiquement. » Lorsqu’on lui a demandé comment il intereprétait le silence de Jabri, il a répondu : « Je pense qu’il a peur. N’auriez-vous pas peur à sa place ? »

SourceMEE

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