vendredi, juillet 10, 2020

Les villages tunisiens souffrent des pénuries causées par la crise du coronavirus

7h du matin. Les files commencent à se former anarchiquement devant le bureau du sous-préfet de la localité de Bhira, à Bizerte. Quelques soldats et agents de police essayent, en vain, de faire respecter le mètre de distance entre les vieillards, les jeunes, les hommes et les femmes venus déposer leurs demandes pour bénéficier d’une aide sociale de 200 DT (environ 64€). Pour alléger les conséquences dramatiques du Covid-19 sur la vie des Tunisiens, les autorités tunisiennes ont décidé une série de mesures, jugées insuffisantes par certains et applaudies par d’autres.

Une petite fenêtre du bureau du sous-préfet, protégée par des fers forgés et deux soldats de chaque côté, est destinée à la réception du dit-document. Bien que deux files, l’une pour les hommes et l’autre pour les femmes, aient été formées, les mesures de distanciation sociale n’étaient pas suffisamment respectées pour éviter tout risque de transmission du virus.

A 11h, la fenêtre est fermée. A l’aide d’un mégaphone et à travers une bavette en tissu, un policier informe, ceux qui n’ont pas encore atteint le petit carré de “sauvetage” que la séance du jour est close, et qu’ils doivent revenir le lendemain. Un lendemain qui pourrait durer jusqu’à Juin.

Fidèle au proverbe tunisien : « prends ta part dès le début, même s’il s’agit d’une punition », la foule n’a guère bougé. Les policiers, les militaires et le sous-préfet se sont éclipsés, laissant une pile d’imprimés à remplir pour le lendemain. Une fois la pile épuisée, la foule s’est rassemblée devant un magasin pour faire des photocopies.

S’éloignant de la cohue de la ville, et sur la route qui relie Bizerte a Sejnane, la nature semble reprendre ses droits. Chèvres, moutons, et autres bovins broutent l’herbe en toute tranquillité sous les regards alertes des chiens de berger. Les petits lacs sont remplis suite aux dernières pluies, permettant ainsi aux flamants roses de plonger leurs becs plus longtemps à la recherche de nourriture.

Au bord de la route, les bergers semblent aussi partager la même quête que les flamants roses.

Adel Mechrgui, habitant la localité d’Ouled Hmed, est un berger, père de deux enfants, qui possède un ‘troupeau’ composé de quatre brebis et deux agnelles.

« Je sors faire paître mon bétail, mais en réalité c’est moi qui me laisse rêvasser, je me perds en pensant au futur incertain. Même si je voulais vendre mes brebis, le marché du bétail est fermé à cause du confinement général, et même si j’arrive à les vendre, cela ne me rapportera que de quoi tenir deux mois. Ce matin je suis allé déposer une demande pour les 200 DT (64€, d’aide sociale), et pour être honnête, je ne sais pas si je vais les recevoir », a-t-il déclaré, évoquant la dure réalité de son quotidien.

A Riyeh, une localité proche d’Ouled Hmed, une dizaine de jeunes, fatigués à force de ne rien faire, se reposent sur les petites plantes sauvages qui poussent en bord de la route.

« Les gens ici commencent à avoir faim ! Il n y a plus de semoule, plus de farine, ni d’huile (végétale subventionnée) dans les petites épiceries », déplore Cherif Riyahi, un des jeunes chômeurs.

Et d’ajouter : « ici il n’y pas de boulangerie pour acheter du pain, et, dans le meilleur des cas, même quand les provisions arrivent, elles ne sont pas suffisantes et sont distribuées sans aucun contrôle. Les camions risquent de ne pas arriver à destination et sont achetés par les ‘nouvelles mafias’ qui se sont formées suite à cette crise. Le gouvernement nous a demandé de rester chez nous et de ne plus sortir, mais au bout de quelques jours ma femme m’a demandé de sortir ramener du pain. Ce matin je suis allé déposer une demande pour les 200 DT (64€), mais je n’ai pas confiance, je ne pense pas que ça aboutira ».

Un homme, la cinquantaine, rejoint notre conversation.

Chétif, les yeux écarquillés et rougeâtres, sa gorge serrée d’émotion, Houcine Riyahi, père de 5 enfants, avec un salaire mensuel d’à peine 400DT (127€), réussit tant bien que mal à dire timidement : « tous les matins, je vais chez l’épicier, espérant qu’il accepte de m’avancer quelques courses jusqu’à ce que je reçoive mes 80DT (25€) hebdomadaires, mais en vain. Je suis allé déposer une demande pour les 200DT (64€ d’aide sociale). Après avoir rempli le document, et avoir attendu dans la file, au péril de ma santé (vue l’épidémie de Coronavirus), ils m’ont informé que je n’y ai pas droit car je suis ouvrier dans les chantiers agricoles ».

Les potières de Sejnane

Au bord d’une route déserte, entourée de ces trois petites-filles, Toffaha, potière septuagénaire de la localité de Teskraya, attend ses premiers clients. Toffaha n’a rien vendu depuis plus de deux semaines à cause du confinement général.

Le dos courbé, elle tente de me présenter ses créations tout en déplorant le manque de denrées de base, notamment la semoule et la farine.

Jomaa Selmi, une autre septuagénaire, élevée au rang de chevalier de l’ordre de la république par feu le président Beji Caid Essebsi, nous a accueillis dans sa maison à el Guetma. Evoquant son activité, « Ommi Jomaa », comme elle préfère être appelée, ne manque pas de nous raconter ses mésaventures du jour:

« Je fabrique des petits objets à base d’argile, que je vendais jusque-là sans problèmes. Je participe également régulièrement à des foires en Tunisie et à l’étranger, mais la foire du Kram de cette année a été annulée à cause du Coronavirus. Aujourd’hui je suis allée à la poste pour encaisser ma pension de retraite, héritée de feu mon mari (180DT, 57€), et une allocation spéciale de 50DT (16€). En Arrivant, j’ai fait la queue, mais j’ai été poussée et éloignée du guichet plusieurs fois, jusqu’à ce qu’un policier me vienne en aide ».

« Ommi Jomaa » partie chercher des photos qu’elle tenait à nous montrer, son fils, Mosbah, nous explique que « depuis plus d’un mois et demi, un vrai manque s’est fait sentir en termes de denrées essentielles. La semoule, la farine, l’huile végétale, tous les produits nécessaires à la cuisine en campagne se font rares. »

Et d’ajouter : « à la télévision ils nous demandent de rester confinés, promettant d’assurer la livraison et l’approvisionnement en aliments, mais on ne trouve rien, ni chez l’épicier, ni dans les magasins à Sejnane. Nous, les campagnards, n’achetons pas en petite quantité d’un kilo, on achète des sacs de 50 kg, une réserve d’un mois. Si j’avais cette quantité, je ne sortirai pas»

Avec un pot de miel dans une main, et une bouteille d’eau de fleur d’oranger dans l’autre, Ibrahim, second fils d’Ommi Jomaa, nous informe qu’il n’arrive plus à écouler ses marchandises, depuis que les voitures ont cessé de passer.

Ommi Jomaa est revenue vers nous avec une photo d’elle avec feu Beji Caid Sebsi, prise au palais de Carthage à l’occasion de la fête de la femme, en 2015. Sa précieuse photographie à la main, la septuagénaire s’est lancée dans une invocation au Tout Puissant pour qu’il éloigne le malheur de l’épidémie de Coronavirus de tous les habitants de cette planète « toutes races et religions confondues ».

SourceAgences

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