vendredi, août 19, 2022

Libye : Le groupe russe Wagner a posé des mines terrestres près de Tripoli (HRW)

De nouvelles informations provenant d’agences libyennes et de groupes de déminage indiquent que le groupe Wagner aurait utilisé des mines terrestres interdites et des pièges explosifs en Libye en 2019-2020, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Le groupe Wagner, une société privée russe chargée de sécurité militaire et ayant des liens apparents avec le gouvernement russe, a soutenu les Forces armées arabes libyennes (FAAL) de Khalifa Haftar dans leur attaque contre la capitale libyenne, Tripoli. Ces mines ont tué au moins trois démineurs libyens avant que les emplacements des mines ne soient identifiés.

« Le groupe Wagner a alourdi l’héritage meurtrier des mines et des pièges éparpillés dans les banlieues de Tripoli, qui ont rendu dangereux le retour des gens chez eux », a déclaré Lama Fakih, directrice de la division Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Une enquête internationale crédible et transparente est nécessaire afin de rendre justice aux nombreux civils et démineurs illégalement tués et mutilés par ces armes. »

Les mines terrestres antipersonnel, conçues pour exploser du fait de la présence, de la proximité ou du contact d’une personne, violent le droit international humanitaire en raison de leur incapacité à faire la distinction entre civils et combattants. Ces armes, activées par la victime elle-même, tuent et mutilent des personnes longtemps après la fin des conflits.

Le Procureur de la Cour pénale internationale (CPI), mandaté depuis 2011 pour enquêter sur les crimes de guerre et autres crimes graves commis en Libye, devrait examiner le rôle des groupes armés libyens et étrangers dans la pose de mines antipersonnel pendant le conflit de 2019-2020. Lors de son exposé au Conseil de sécurité des Nations Unies en avril 2022, le Procureur a réitéré que son bureau ferait de l’enquête sur la Libye une priorité.

En août 2021, la BBC a rapporté avoir reçu une tablette électronique retrouvée près de la ligne de front dans la banlieue sud de Tripoli, et dont elle a conclu qu’elle appartenait à un agent du groupe Wagner. Les informations détaillées contenues dans la tablette suggèrent que des agents de Wagner ont joué un rôle dans la pose de mines terrestres antipersonnel, selon la BBC.

Lors d’une visite à Tripoli en mars, Human Rights Watch a recueilli des informations auprès de groupes de lutte anti-mines, confirmant que les 35 emplacements identifiés dans la tablette électronique étaient minés et que le groupe Wagner était présent dans les zones minées à l’époque. Human Rights Watch a également documenté la mort de trois démineurs alors qu’ils tentaient de démanteler certaines de ces mines. Les démineurs n’avaient pas accès à la tablette ni aux informations qu’elle contenait.

Human Rights Watch a rencontré des membres d’agences de déminage et de groupes chargés d’arpenter et de nettoyer la banlieue sud de Tripoli. Il s’agissait notamment du Centre libyen d’action contre les mines (Libyan Mine Action Center, LibMAC) du ministère de la Défense, qui coordonne les efforts de déminage des groupes humanitaires au nom du gouvernement, de groupes civiques libyens et étrangers (dont Free Fields), et de spécialistes du déminage du Département des enquêtes criminelles du ministère libyen de l’Intérieur.

Les agences de déminage et les démineurs ont fourni à Human Rights Watch des informations qui ont confirmé les conclusions de la BBC au sujet de la tablette électronique ; de surcroît, ces informations indiquent que le groupe Wagner était non seulement informé de la présence de ces mines, était très probablement responsable de leur dissémination. Un spécialiste du déminage, qui était présent lorsque deux des trois démineurs ont été tués, a déclaré qu’ils étaient en train de démanteler une mine placée sous un canapé, lors de l’explosion. Le spécialiste a déclaré qu’après le partage des données de la tablette, il faisait partie de l’équipe chargée de nettoyer les explosifs dans huit des 35 emplacements mentionnés. Il a pu utiliser les coordonnées précises identifiées dans la tablette et, dans certains cas, des informations concernant les types de mines utilisées à ces endroits, pour l’aider à effectuer son travail de déminage.

Le spécialiste a déclaré avoir trouvé des mines ou d’autres engins explosifs dans les huit endroits qu’il était chargé de nettoyer. Il a précisé que dans certains cas, les mines ou engins devaient être démantelés, tandis que dans d’autres cas, ils avaient déjà explosé. Il a également montré à Human Rights Watch des photos de feuilles de papier avec des inscriptions en russe, qu’il a trouvées lors de son travail de déminage dans le sud de Tripoli dans des maisons et d’autres endroits contrôlés par les forces alliées à Haftar avant leur retrait. Ces documents comprennent des listes de noms et d’horaires de travail, des listes d’employés blessés, ainsi que des listes d’emplacements ou de coordonnées géographiques, dont une liste intitulée « ennemi ».

Les mines et les pièges explosifs retrouvés aux 35 emplacements identifiés dans la tablette électronique étaient dissimulés à l’intérieur de maisons et d’autres bâtiments. Certains avaient été posés à l’intérieur de meubles, dans plusieurs cas, ils étaient conçus pour être déclenchés par un fil-piège non visible. Des experts en mines ont déclaré à Human Rights Watch que les mines et les pièges apparemment construits par des agents de Wagner étaient plus sophistiqués et meurtriers que ceux posés par des groupes libyens, soudanais ou syriens.

Selon l’agence de déminage libyenne LibMAC, des mines et autres engins explosifs ont tué 130 personnes et blessé 196 personnes en Libye entre mai 2020 et mars 2022, dont en majorité des civils dans la banlieue sud de Tripoli. Les 326 victimes (tuées ou blessées) étaient âgées de 4 à 70 ans ; elles étaient de sexe masculin dans 299 cas, de sexe féminin dans 26 cas, et de sexe indéterminé dans un cas. Sur ces 326 personnes, 78 victimes (soit 24 % du total enregistré par LibMAC) étaient des démineurs.

En juin 2020, les combattants FAAL de Haftar et les forces alliées aux FAAL, y compris des agents du groupe Wagner, se sont retirés de la banlieue sud de Tripoli après 14 mois de combats contre des groupes alliés à l’ancien gouvernement d’accord national (GNA) basé à Tripoli ; selon les groupes d’action de lutte anti-mines, ils ont laissé derrière eux de nombreuses mines antipersonnel et des pièges explosifs. Il s’agissait d’au moins quatre types de mines terrestres que ces groupes n’avaient pas documentés en Libye avant ce conflit, ainsi que d’autres engins explosifs improvisés (EEI) activés par la victime. De plus, des engins non explosés ou abandonnés continuent de contaminer une surface d’environ 720 km² dans cette zone, suite aux combats.

Le 24 mai, Human Rights Watch a écrit au ministre russe des Affaires étrangères pour présenter les conclusions de l’organisation et demander des informations relatives à la présence de membres du groupe Wagner en Libye. Human Rights Watch a demandé au ministère des Affaires étrangères de clarifier le rôle de ce sous-traitant en sécurité militaire pendant le conflit de 2019-2020 et ses affiliations avec les FAAL, et de répondre aux allégations selon lesquelles des agents du groupe Wagner auraient placé des mines antipersonnel interdites dans la banlieue sud de Tripoli. Les autorités russes n’ont pas répondu.

Human Rights Watch a tenté de trouver les coordonnées du groupe Wagner ou de sa direction pour partager les conclusions du rapport, mais n’a pas pu obtenir ces informations.

Toutes les parties aux conflits armés en Libye sont tenues de respecter les lois de la guerre, qui interdisent l’utilisation d’armes telles que les mines antipersonnel et les pièges qui ne peuvent faire la distinction entre les cibles militaires et les civils. La Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel de 1997 interdit l’utilisation, le stockage, la production et le transfert de mines terrestres antipersonnel. Le traité interdit également l’usage de dispositifs improvisés activés involontairement par la victime, y compris ceux fabriqués localement.

La Libye devrait ratifier la Convention sur l’interdiction des mines et s’engager à une interdiction complète de l’utilisation des mines antipersonnel, promouvoir l’action humanitaire contre les mines et aider les survivants, a déclaré Human Rights Watch. La Libye devrait également accorder au Groupe de travail de l’ONU sur l’utilisation de mercenaires l’autorisation d’accéder au pays, suite à une demande qui est en attente depuis au moins 2018 ; cette mission permettrait au Groupe de travail d’obtenir des informations de première main sur l’impact des combattants étrangers en Libye, et d’identifier les défis liés à leurs actions.

« Indépendamment d’une enquête internationale, les tribunaux libyens devraient enquêter de manière impartiale et poursuivre de manière appropriée les commandants et les combattants – y compris les étrangers – pour les crimes de guerre commis en Libye », a déclaré Lama Fakih.

Human Rights Watch a cofondé la Campagne internationale pour l’interdiction des mines terrestres (International Campaign to Ban Landmines, ICBL), co-lauréate du prix Nobel de la paix 1997, et préside actuellement l’ICBL.

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