samedi, novembre 28, 2020

Manifestations en Irak: le peuple revendique un changement radical du système

C’est la plus grave crise sociale que traverse l’Irak depuis la chute de Saddam Hussein, en 2003. Dénonçant la corruption qui gangrène le pouvoir et l’incapacité du gouvernement à assurer les services publics de base (fourniture d’eau et d’électricité), des milliers d’Irakiens ont spontanément manifesté la semaine dernière dans la majeure partie du pays. Mais la répression a été féroce. Plus de 100 personnes ont été tuées et 6 000 blessées, selon les autorités qui évoquent des « tireurs non identifiés ».

Pour l’heure, la mobilisation semble marquer le pas, et le Premier ministre Adel Abdel Mahdi a annoncé un remaniement ministériel, ainsi que des mesures sociales pour atténuer la colère des manifestants. Contestataire de la première heure dans la ville de Nadjaf (sud) avant de renoncer face à l’ampleur de la violence, Ali M., étudiant en droit de 24 ans, reçoit au rez-de-chaussée de son domicile. Interrogé par Le Point, il explique les raisons qui l’ont poussé à descendre dans la rue et pourquoi la contestation n’est, selon lui, pas près de s’éteindre.

Ali M. : Ces manifestations ne sont pas nouvelles. Nous étions déjà sortis dans la rue l’année dernière. Notre but est de changer le système politique. Les gens au pouvoir sont des voleurs. Ils nous prennent notre argent et nos droits. Il n’y a pas d’emploi ici. Notre quotidien est rythmé par les coupures d’électricité (il y en a eu beaucoup durant l’interview, NDLR). Notre but est que cette politique change. Et nous allons utiliser toutes les opportunités qui s’offrent à nous pour protester.

Qui est derrière ces manifestations ?

Il n’y a rien d’organisé, aucun leader pour nous donner des consignes. Je vous rappelle qu’Internet est coupé depuis le 2 octobre et sans réseau, il n’y a pas d’informations. Ce sont les gens en dehors du pays qui nous donnent des nouvelles.

Le limogeage du lieutenant général Abdelwahab al-Saadi, un des héros de la bataille contre l’État islamique, est-il à l’origine de la contestation  ?

Nous planifions de toute manière de descendre dans la rue, mais l’étincelle a en effet été le limogeage du général Abdelwahab al-Saadi, qui est un vrai héros. Lorsqu’il a pris la tête de la bataille contre les terroristes (de Daech, NDLR), il s’est rendu compte que 200 personnes qui bénéficiaient de salaires dans l’armée n’existaient pas en réalité. Il a ainsi modifié le système de paiement au sein de l’armée. Ce genre d’anomalies arrive beaucoup en Irak. Ainsi, les manifestations ont spontanément débuté le 1er octobre à Bagdad avant d’atteindre, dès le lendemain, la ville de Nadjaf.

Avez-vous été témoin de violences ?

Avant-hier à Nadjaf (dimanche 6 octobre, l’interview ayant été réalisée le mardi 8 octobre, NDLR) trois personnes ont été tuées et 130 blessées. À Bagdad, en un jour, 200 personnes ont perdu la vie. Il y a des snipers qui visent les manifestants dans la capitale, et ils ne sont ni de l’armée ni du peuple.

Qui est-ce alors ?

Ce sont probablement des membres des unités de mobilisation populaires (les milices chiites, NDLR).

Le gouvernement irakien évoque également le meurtre de policiers et de nombreuses destructions.

Nous aimons notre armée et notre police et ne sommes pas derrière les destructions. Certains ont fait cela pour que l’on pense que nous sommes les auteurs de cette casse.

Pourquoi ne manifestez-vous plus ?

Je n’y suis pas retourné, car, au bout de trois jours, j’avais peur. Que se serait-il donc passé si j’avais été touché par une balle sans savoir d’où elle provenait ? Et de toute manière, il n’y a, à ma connaissance, plus de manifestations à Nadjaf. Je ne connais pas la situation en dehors de la ville.

D’où viennent les violences ?

Dans la ville de Koufa (à 10 km au nord-est de Nadjaf, NDLR), j’ai aperçu deux grands camions appartenant à l’armée iranienne. Leurs soldats ont rejoint les manifestations.

Comment savez-vous qu’ils étaient iraniens ?

On l’a compris à leur visage, qui ne ressemblait pas à celui d’Irakiens, et de leur langue, le persan. C’est lorsqu’on les a confondus qu’ils ont couvert leur visage de masques.

Que pensez-vous des déclarations du grand ayatollah Ali Sistani favorables aux manifestants  ?

Le grand ayatollah Ali Sistani est un religieux. À ce titre, il ne peut intervenir dans les affaires politiques de l’État. Mais nous faisons confiance à ses décisions, car il a raison. Par exemple, avant les élections législatives de 2018, il nous avait conseillé de choisir de nouveaux visages et de ne pas réélire des candidats qui avaient déjà servi au sein du pouvoir.

Comment voyez-vous la situation évoluer  ?

Je pense que les choses vont empirer, car nous avons déjà vécu une séquence semblable par le passé. Nous avons manifesté et essayé un nouveau gouvernement, en vain. Depuis 2003 (et le renversement de Saddam Hussein, NDLR), nous n’avons pas de travail. La situation est extrêmement mauvaise. Il existe beaucoup de corruption au sein du gouvernement. Ils volent notre argent et nos droits. Nous n’avons plus d’avenir et nous sommes en danger, car les milices (chiites, NDLR) sont en désaccord. Je sens que nous allons payer pour elles.

Songez-vous à quitter l’Irak ?

Tout jeune homme en Irak veut simplement mener une vie normale dans son pays, avec sa femme et un salaire. Si la situation s’améliore ici, alors il n’y a aucune raison de partir. Mais si celle-ci venait à empirer, alors le rêve serait bien sûr de quitter l’Irak. En tant qu’étudiant en droit, je pense qu’il faudra trois générations pour reconstruire le pays. En sachant qu’une génération prend 30 ans en moyenne, cela devrait nous prendre 90 ans. Seulement et seulement si les choses s’amélioraient à partir d’aujourd’hui. En réalité, on vit dans un rêve.

SourceLe Point

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