Dans un entretien accordé au Guardian en octobre dernier, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane confirmait sa décision de faire revenir le pays à un islam modéré. À cette occasion, le prince a insisté sur le fait que la tendance extrémiste conservatrice dans le royaume était un phénomène récent qui remontait à 30 ans à peine. Il a ajouté qu’elle avait émergé du climat créé par la révolution iranienne – des propos qu’il a réitérés lors de sa récente visite aux États-Unis.

Ben Salmane n’a pas hésité à noter que les précédents dirigeants du royaume n’avaient pas réussi à s’attaquer à ce phénomène et qu’il était déterminé à y mettre un terme. Il a déclaré : « Ce qui s’est passé au cours des trente dernières années n’était pas représentatif de l’Arabie saoudite. Ce qui s’est passé dans la région n’était pas représentatif du Moyen-Orient. Au lendemain de la révolution iranienne de 1979, certaines personnes ont voulu copier ce modèle dans d’autres pays, parmi lesquels l’Arabie saoudite.

« Nous ne savions même pas comment nous y prendre et le problème s’est répandu dans le monde entier. Il est temps de s’en débarrasser une fois pour toutes. »

Puis il a ajouté : « Nous revenons simplement à ce dont nous avions l’habitude, à un islam modéré, à un islam ouvert sur le monde et aux autres religions… Nous ne perdrons pas trente années supplémentaires à affronter des extrémistes. Nous les détruirons, aujourd’hui et maintenant. »

L’histoire saoudienne selon ben Salmane

Voilà l’essentiel de ce qui a été dit dans l’interview du Guardian, laquelle a déclenché des réactions très variées. Toutefois, ben Salmane s’est montré plus spécifique lorsqu’il s’est exprimé le 26 octobre lors d’une conférence économique internationale qui s’est tenue à Riyad. Il a identifié le mouvement Sahwa comme étant à l’origine de tous les maux.

Ce à quoi Mohammed ben Salmane se réfère, dans les deux cas, n’est pas seulement la politique. C’est aussi l’histoire. Cependant, le prince héritier, qui semble être devenu l’autorité ultime dans le royaume, semble chercher à justifier les politiques qu’il a annoncées par sa propre version de l’histoire du royaume au cours des trois dernières décennies.

Mais dans quelle mesure la version du prince héritier concorde-t-elle avec l’histoire connue du royaume ?

Le premier État saoudien, qui exista du milieu du XVIIIe siècle aux années 1820, est né d’une alliance entre le cheikh Mohammed ben Abdelwahhab et l’émir de Dariya, dans le Nejd, Mohammed ben Saoud.

Il ne fait aucun doute que les enseignements de ben Abdelwahhab suscitèrent de nombreux débats dans la région du Nejd et au-delà, dans la mesure où ils étaient considérés par les autres oulémas musulmans comme une déviation par rapport aux traditions islamiques sunnites.

Le cheikh n’était pas seulement remis en cause par la majorité des oulémas du Nejd, mais aussi par son propre père et son frère. Pourtant, sa vision religieuse allait bientôt attirer un plus grand nombre de jeunes étudiants de l’islam dans le Nejd, grâce à l’obstination du cheikh et au caractère puritain de ses idées, d’une part, et son alliance avec le guerrier Amir [Mohammed ben Saoud] et la puissance de l’épée, d’autre part.

L’alliance saoudo-wahhabite

Cette association caractéristique entre une idée extrémiste et radicale et le pouvoir coercitif est ce qui a façonné l’alliance saoudo-wahhabite dès le début

Au cours de la deuxième décennie du XIXe siècle, l’armée de Méhémet Ali, alors gouverneur ottoman d’Égypte, réussit à écraser le premier État saoudien. Quelques années plus tard, et à cause du relâchement de l’emprise égypto-ottomane, les Saoudiens reconstruisirent leur État dans le Nejd. Le deuxième État perdura jusqu’aux années 1890, quand il fut détruit au cours de la lutte avec le clan al-Rachid, les dirigeants de Haïl.

Bien que les concepts sur lesquels le premier État avait été fondé fussent particulièrement radicaux, les écrits des deuxième et troisième générations d’intellectuels wahhabites au XIXesiècle étaient encore plus extrêmes, influencés par les souffrances endurées par ces intellectuels après la prise de contrôle des troupes de Méhémet Ali, ainsi que par la longue lutte sanglante pour le pouvoir pendant le second État.

En 1903, le jeune Abdelaziz al-Saoud réussit à mettre fin au règne des al-Rachid à Riyad et à jeter les bases du troisième État. Cependant, Abdelaziz ne put étendre sa domination dans la péninsule arabique qu’après la défaite de l’État ottoman lors de la Première Guerre mondiale et dans les quelques années qui suivirent la fin de la guerre.

En 1932, après une série de campagnes qui lui permirent de prendre le contrôle de l’ensemble des régions du Nejd, Ihsa’, Hedjaz et Asir, Abdelaziz annonça la naissance du royaume d’Arabie saoudite tel que nous le connaissons aujourd’hui.

La majorité des intellectuels qui aidèrent Abdelaziz à mettre en place le troisième État sont nés au XIXe siècle et ont été influencés par son courant radical et élitiste wahhabite. L’avant-garde de l’armée d’Abdelaziz, ses forces spéciales, étaient les jeunes guerriers des colonies du désert, les plus puritains dans leurs croyances et plus dévoués aux enseignements du mouvement.

Cependant, le nouvel État fut fondé à l’ombre d’un ordre mondial différent, dont le pilier était l’État-nation et sa souveraineté. C’était l’âge de la domination impérialiste occidentale sur le voisinage moyen-oriental. En conséquence, un conflit était inévitable entre Abdelaziz, le fondateur du troisième État, et une grande partie de ses disciples et des intellectuels de son État.

Le bien et le mal

Après avoir pris le contrôle des villes du Hedjaz, qui étaient beaucoup plus libérales, entre 1924 et 1925, Abdelaziz réussit à contenir la rusticité de ses partisans et leur tentative d’imposer leur propre conception de la religion et des valeurs sociales islamiques.

En établissant un bureau officiel pour enjoindre au bien et interdire le mal, Abdelaziz confia à l’État, et non au citoyen, la responsabilité d’imposer les valeurs du mouvement wahhabite.

Quand ses partisans refusèrent de respecter les frontières de l’Irak, de la Jordanie et de la Syrie, qui étaient tombées sous le contrôle des Britanniques et des Français, Abdelaziz mena une guerre acharnée contre les Ikhwan wahhabites, l’avant-garde de ses forces, à la fin des années 1920.

Par conséquent, deux grandes traditions sont nées dans le nouvel État saoudien. La première était celle qui n’a jamais pu oublier la douleur du XIXe siècle, lorsque l’État missionnaire a été renversé, ses dirigeants exécutés et ses intellectuels bannis, faisant persister la conviction que l’obéissance au dirigeant et la sauvegarde de la gouvernance et de la stabilité avaient priorité sur tout le reste.

La seconde tradition reste fidèle aux enseignements wahhabites et aux valeurs originelles. Sur le plan culturel, il n’y a aucune différence fondamentale entre les deux, et il n’y a pas beaucoup de contradictions entre les textes auxquels chacun d’eux se réfère. Les deux sont wahhabites.

La différence concerne l’expression politique des deux courants dans le contexte du nouvel État. Comme la racine des deux courants est une seule et même chose, il y a toujours eu une zone grise où il est difficile de distinguer les frontières de chacun d’entre eux.

Ces deux courants ont façonné les avis islamiques et politiques du royaume pendant près d’un siècle de son histoire moderne. D’un côté, vous avez l’institution officielle, obéissante et loyale des oulémas wahhabites.

De l’autre, vous avez une opposition wahhabite qui se manifeste de différentes manières, en commençant par la protestation contre l’introduction de nouveaux moyens de communication, contre la radio et la télévision, contre l’ouverture d’écoles pour les filles.

Cette opposition s’est exprimée également contre la présence d’experts étrangers à travers le pays. En 1979, ces forces ont occupé le Masjid al-Haram de La Mecque au mépris de l’État et ont privé le régime de sa légitimité. La guerre menée par al-Qaïda et ses sœurs contre le régime et ses alliés au cours des deux dernières décennies pourrait être considérée dans ce contexte.

Le véritable mouvement Sahwa

Le phénomène « Sahwa » était une question complètement différente, que ce soit pour son contexte social ou ses motivations et demandes. Intellectuels ou professionnels, ils étaient issus de l’éducation moderne et de la culture de la transparence dans la gouvernance et la participation publique.

Ils comprenaient la légitimité en termes tout à fait différents de ceux adoptés par les intellectuels de l’institution officielle ou les opposants wahhabites puritains du régime.

Comme le souligne l’« Avis » de 1992, l’expression la plus manifeste du courant, les préoccupations des affiliés au mouvement Sahwa tournent autour de la nature de la gouvernance, du monopole de la richesse et de l’autorité, du contrôle de la religion par l’État et des droits politiques du peuple saoudien.

Ce sont ceux qui ont été jetés en prison par Mohammed ben Salmane, pas à cause de leur radicalisme ou de leur extrémisme, car ils sont les derniers à devoir être qualifiés ainsi, mais à cause de la menace politique qu’ils représentent.

Il est regrettable que la version de l’histoire du prince héritier et ses politiques soient bien accueillies dans les cercles occidentaux, y compris dans les milieux libéraux.

Il est encore plus regrettable que des journaux comme le Guardian, l’un des bastions du libéralisme britannique, se laissent utiliser comme outil de propagande pour une histoire imaginaire censée justifier des mesures répressives, sans même remettre en question les assertions du prince.

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