lundi, juillet 13, 2020

Qui sont les détenus d’opinion algériens?

Le bédéiste algérien Nime, très inspiré par le soulèvement populaire du 22 février, a produit une multitude de dessins autour de l’actualité politique du pays qui ont eu un grand retentissement sur les réseaux sociaux en Algérie et qui ont fini par causer son arrestation le 26 novembre dernier.

Né en 1985, de son vrai nom Abdelhamid Amine, le dessinateur a été arrêté sur son lieu de travail, un studio graphique et de publicité, Créature, qu’il a fondé dans la ville d’Oran.

Deux semaines après son arrestation, le 11 décembre, il est condamné à une année de prison dont trois mois fermes, pour « insulte au président de la République et au chef d’état-major de l’armée [Ahmed Gaïd Salah] », selon Amina Haddad, membre du Réseau contre la répression, qui a assisté au procès avec d’autres citoyens et artistes venus en solidarité avec le bédéiste.

Les chefs d’inculpation retenus contre lui sont : « offense au président de la République », « outrage à fonctionnaire de l’État » et « distribution de documents de nature à nuire à l’intérêt national ».

En Algérie, beaucoup les appellent les « détenus du hirak ». Leur nombre est de 151, selon un décompte non exhaustif établi au 19 décembre 2019 et reposant sur les listes du Comité national pour la libération des détenus (CNLD) et du Réseau contre la répression. Ce nombre change constamment à cause des arrestations qui ont lieu quotidiennement, des condamnations mais aussi des acquittements occasionnels.

Jamais, depuis la sanglante période de la guerre civile des années 1990, l’Algérie n’a vécu au rythme d’arrestations politiques aussi fréquentes. Les autorités semblent vouloir utiliser ces arrestations comme une arme de dissuasion pour prévenir les manifestations hebdomadaires, et ce, alors que la libération des détenus politiques est le grand cri de ralliement de la contestation populaire.

« Au début, lorsque je sortais manifester les vendredis, c’était pour dire aux dirigeants de ce pays de dégager, maintenant je le fais surtout par devoir moral envers les détenus politiques. Si j’ai un empêchement, je me sens mal de ne pas avoir participé avec les autres à réclamer la libération de ceux qui sont en prison, j’ai peur qu’ils soient abandonnés », décrit à Middle East Eye une manifestante qui a préféré ne pas être nommée.

Son sentiment est partagé par de nombreux autres protestataires : lors des manifestations, la présence massive de pancartes réclamant la libération des détenus politiques, de banderoles ou drapeaux arborant leurs photos, de chants en leur honneur est un indicateur que les détenus politiques sont, au fur et à mesure des arrestations, devenus un véritable moteur du hirak.

Cette manifestante régulière des vendredis, enseignante d’arabe dans une école de la capitale et mère de famille, affirme ne s’être jamais mêlée de politique avant le 22 février 2019, date du début du soulèvement populaire pacifique en Algérie, « comme la plupart de ceux qui viennent aux manifestations », fait-elle remarquer. Comme, aussi, la plupart de ceux qui sont arrêtés.

S’ils n’ont pas vraiment la tête de l’emploi, c’est probablement parce que, dans leur grande majorité, les prisonniers d’opinion algériens ne sont pas des militants politiques chevronnés mais plutôt de simples citoyens qui ont été arrêtés lors d’une manifestation ou pour avoir publié des contenus sur Facebook jugés, entre autres, comme portant « atteinte au moral de l’armée ».

Nour El Houda Oggadi

C’est le cas de Nour El Houda Oggadi, une étudiante de la ville de Tlemcen, à l’ouest du pays, mise en détention préventive pour « atteinte au moral de l’armée » au moment où le nouveau président, Abdelmadjid Tebboune, prêtait sermon à son investiture officielle, le 19 décembre.

Les photos de l’étudiante ont été largement partagées sur les réseaux sociaux par des internautes incrédules qui se demandaient en quoi cette jeune fille pouvait porter atteinte à « corps constitué », à « l’unité nationale » ou en quoi elle pouvait « démoraliser » les troupes de l’armée algérienne.

Mohamed Tadjadit

Au moment où le nouveau président algérien, âgé de 74 ans, prononçait un discours d’investiture au ton conciliant envers ce qu’il a appelé le « hirak béni », un autre prisonnier, âgé de 25 ans, s’entendait condamner à dix-huit mois de prison ferme pour les mêmes motifs.

Mohamed Tadjadit, slameur et poète, habitant la Casbah d’Alger, avait été, lui aussi, un régulier des manifestations où il aimait venir déclamer ses poèmes en arabe dialectal, le drapeau berbère noué autour de ses épaules, jusqu’au 11 novembre, date de son arrestation lors d’un rassemblement de solidarité avec les détenus politiques aux abords du tribunal de Sidi M’hamed, au centre d’Alger.

La géographie des détentions politiques

La grande majorité des prisonniers d’opinion se trouvent dans la capitale Alger, ville qui concentre à elle seule 101 détenus, soit les deux-tiers du nombre total.

Le tiers restant se répartit entre de nombreuses villes parsemées à travers le pays, dont Tlemcen (ouest) qui compte dix détenus, Chlef (centre-ouest) qui en compte six, Oran, Relizane (ouest) et El Oued (sud-est) qui en comptent chacune quatre, Constantine (est) en a quatre, Tamanrasset (sud) en a trois, Batna (est) en compte deux comme Tipaza (centre), etc.

Ainsi, la géographie des détentions pour motifs politiques couvre à peu près toutes les régions du pays.

La région du Mzab, dans le centre-sud du pays, selon le recensement des organisations qui lancent les alertes (le CNLD et le Réseau contre la répression), n’a pas connu d’arrestations à proprement dit, après la mort en détention de Kamel Eddine Fekhar.

Ce militant politique et défenseur des droits de l’homme avait été arrêté le 31 mars et poursuivi pour « atteinte à la sûreté de l’État » et « trouble à l’ordre public » après une interview accordée au journaliste Mohamed Ali Alalou, où il évoquait les répercussions positives du hirak sur la région du Mzab.

Cependant, la capitale du Mzab algérien, Ghardaia, compte encore, selon des avocats et militants des droits de l’homme, vingt-cinq détenus politiques dans des affaires ultérieures qui ont fait suite aux événements violents qu’a vécus la région en 2015.

Il n’y a pas de détenus du hirak en Kabylie non plus, excepté pour un détenu dans la ville de Bordj Menaïel, ce qui est notable compte tenu du fait que les arrestations pour port du drapeau berbère ont été nombreuses et spectaculaires.

Selon Zaki Hannache, également membre du Réseau contre la répression, tous ceux qui ont été arrêtés pour avoir brandi le drapeau berbère, dans d’autres villes que la capitale, se sont vus acquittés, sans exception :

« À Alger, il y a 34 détenus de l’emblème amazigh, la majorité d’entre eux ont été arrêtés à la fin du mois de juin ou début juillet. Neuf ont fini la durée de leur peine de prison ferme [six mois] et sortent le 23 décembre, dix-neuf autres auront fini leur peine le 30 décembre. Six ont été acquittés par le tribunal de Bainem. Tous les autres qui ont été arrêtés en dehors d’Alger

[à Annaba, Chlef, Mostaganem, Constantine, Sétif, Jijel] parce qu’ils avaient le drapeau berbère ont été déclarés innocents. »

Selon cet ingénieur en maintenance industrielle qui, lui aussi, a découvert l’activisme politique avec le hirak, « à partir du mois de septembre, la police a commencé à cibler, parmi les manifestants, ceux qu’elle a observés et considérés comme les plus actifs. Ainsi, durant la seule journée du 13 septembre, 30 manifestants ont été ciblés et arrêtés, aucun d’entre eux n’a encore eu de procès », affirme encore Zaki Hannache.

Samira Messouci

Parmi « les détenus de l’emblème amazigh », Samira Messouci, 25 ans, élue du parti Rassemblement pour la démocratie (RCD) à l’assemblée wilayale de la ville de Tizi Ouzou.

Arrêtée le 24 juin, elle avait impressionné l’assistance, venue nombreuse, assister à son procès et celui d’une quarantaine d’autres détenus du hirak, le 11 novembre dernier, à Alger, par sa prestation face au juge.

Accusée, comme la plupart de ses co-détenus, d’atteinte « à l’unité nationale » et à « l’intégrité du territoire national », elle a écopé d’une année de prison dont six mois fermes et elle fait partie de ceux dont la sortie de prison prévue pour fin décembre sera probablement célébrée comme une victoire du hirak.

Azeb Chikh Adel

Dans la ville-oasis d’El Oued, dans le sud-est du pays, d’où les habitants de la capitale ne voient pas fréquemment d’images de manifestations du vendredi, se trouvent pourtant quatre détenus du hirak, selon le CNLD, dont un journaliste, Azeb Chikh Adel.

Azeb Chikh Adel est en détention depuis le 14 octobre, en cause la couverture qu’il a faite d’un sit-in de protestation à El Oued devant l’agence de l’emploi.

Azeb Chikh Adel travaille à Radio El Oued mais il est aussi blogueur très suivi sur sa page Facebook qui compte plus de 56 000 fans. Il est accusé d’avoir pris des photos sans avoir été autorisé à l’intérieur d’une institution publique et parmi les chefs d’inculpation qui pèsent contre lui figurent l’incitation à « attroupement non armé » et l’atteinte à « l’unité nationale ».

Un autre journaliste algérien, Sofiane Merakchi, est en prison à Alger depuis le 26 septembre, selon son avocate, pour avoir fourni des images des manifestations à des télévisions étrangères comme Al Jazeera.

Tandis que le blogueur Abdelmoundji Khelladi est également en prison à Constantine, en attente de son procès, arrêté lui aussi après avoir posté sur sa page Facebook des photos d’un rassemblement de protestation de chômeurs dans la ville de Constantine.

Yacine Benmansour, Dahmane Zenani et Mohamed Boukhari

Dans le grand sud algérien, à près de 2 000 kilomètres d’Alger, la ville de Tamanrasset a eu aussi son lot de prisonniers et procès du hirak. Le 16 décembre, Dahmane Zenani ainsi que deux autres citoyens, Mohamed Boukhari et Yassine Benmansour, ont été condamnés à trois mois de prison ferme par la cour de Tamanrasset.

Les trois détenus ont été arrêtés lors d’un rassemblement de protestation à Tamanrasset contre la nouvelle loi algérienne sur les hydrocarbures, qui a été adoptée le 14 novembre.

Brahim Djouadi

L’arrestation à Mostaganem, dans l’ouest du pays, de l’activiste Brahim Djouadi a suscité des échos d’indignation dans tout le pays. Lorsque cet enseignant d’anglais et syndicaliste a été interpellé par la police, il sortait de chez lui, accompagné de son garçon âgé de 3 ans. Le père a été placé en garde à vue avec son enfant, enfermé pendant près de huit heures dans un commissariat jusqu’au moment où son grand-père a été autorisé à le récupérer.

Brahim Djouadi est, selon le site proche des islamistes algériens de l’ex-parti FIS (Front islamique du salut) Karama, un militant du mouvement Rachad. En attente de son procès, le détenu a subi, selon Karama, « tortures et mauvais traitements ». Il a entamé plusieurs grèves de la faim et a dû être hospitalisé aux urgences de l’hôpital de Mostaganem.

Halim Feddal

La ville de Chlef, dans le centre-ouest du pays, compte six détenus d’opinion dont un militant anti-corruption, Halim Feddal.

Ingénieur d’état civil, Halim Feddal est à la tête de l’Association nationale de lutte contre la corruption (ANLC), il a été arrêté le 20 novembre, au moment où il quittait une manifestation pacifique. Il est accusé d’« incitation à attroupement non armé » et d’« atteinte à l’unité nationale » pour un post publié sur sa page Facebook.

Selon son ami Mehdi Bsikri, journaliste, Halim Feddal « était surveillé et harcelé depuis la création de l’ANLC en 2012. Il avait été plusieurs fois menacé de mort au téléphone mais il continuait à écrire et dénoncer la corruption ».

Détenus politiques qui ne figurent pas sur les listes du hirak

Trois prisonniers politiques ne figurent pas sur les listes du hirak, probablement parce qu’ils sont considérés comme des « insiders » du pouvoir en Algérie.

Deux d’entre eux sont des généraux à la retraite : le général Hocine Benhadid, 73 ans, arrêté le 12 mai après avoir publié une lettre dans la presse algérienne où il s’adresse au chef d’état-major de l’armée aujourd’hui décédé pour lui proposer un plan détaillé de sortie de crise, exhortant l’armée à se retirer de la vie politique et lui suggérant les pas à suivre pour ce faire.

Hocine Benhadid avait déjà été mis en prison en 2015 à la suite d’un entretien à Radio M, où il s’en était pris au frère de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika, Saïd Bouteflika. Il avait été libéré pour des raisons de santé après avoir passé deux ans à la prison d’El Harrach à Alger.

L’autre ex-général en prison pour ses déclarations est Ali Ghediri. Il s’était porté candidat à l’élection présidentielle du 18 avril 2019 en dépit des mises en garde du haut commandement militaire du pays et avait annoncé sa candidature à l’élection présidentielle du 4 juillet, scrutin qui a fini par être annulé faute de candidats.

Ali Ghediri a été arrêté le 12 juin, accusé entre autres de « divulgation de documents à des puissances étrangères ».

La dernière est une civile, la leader du Parti des travailleurs, Louiza Hanoune. Accusée de « complot contre l’autorité de l’État » et « atteinte à l’autorité de l’armée », elle a été condamnée à quinze ans de prison ferme par le tribunal militaire de Blida.

Hakim Addad et l’hécatombe RAJ

Hakim Addad est le fondateur d’une association de jeunesse algérienne créée au début des années 90, Rassemblement Action Jeunesse (RAJ), très active sur la question des libertés et des droits de l’homme.

Il a été arrêté alors qu’il se trouvait dans un café du centre-ville en compagnie de quatre autres membres de RAJ : Djalal Mokrani, Ahmed Bouider, Kamel Ouldouali et Massinissa Aissous le 4 octobre et placés en détention provisoire pour « incitation à attroupement non armé » et « atteinte à la sécurité de l’État ».

Cette association a particulièrement été ciblée par les services de sécurité qui ont arrêté dix de ses membres, dont le président Abdelouahab Fersaoui, le 10 octobre, alors qu’il se trouvait à un rassemblement de solidarité avec les détenus politiques à Alger.

Les autres détenus membres de RAJ sont le secrétaire général de l’association, Fouad Ouicher, et les militants Tigrine Wafi, Boutata Karim et Ahcène Kadi, tous en attente de leur procès.

Lakhdar Bouregaa

À 86 ans, héros de la guerre d’indépendance, Lakhdar Bouregaa est probablement le prisonnier politique le plus adulé des manifestants du hirak.

Arrêté le 30 juin, il est accusé d’« atteinte au moral de l’armée » et d’« outrage à corps constitué », à la suite de déclarations qu’il a faites, nommant sur l’ancien chef de l’état-major de l’armée Gaïd Salah, l’accusant d’avoir choisi, à la place des électeurs, le futur président du pays.

Alors qu’il est âgé et malade, Lakhdar Bouregaa a rejeté une demande qui visait à le libérer, « tant que les autres détenus du hirak n’ont pas été libérés ».

Selon son avocat Abdelghani Badi, il refuse de répondre aux questions du juge d’instruction et déclare : « Vous êtes un fonctionnaire indiscipliné, moi je ne reconnais pas ce gouvernement illégitime et je ne vais pas trahir le hirak. »

D’autres personnalités politiques se trouvent en prison à cause de déclarations critiques du pouvoir et en faveur du soulèvement populaire, telles que l’ex-secrétaire général du Front des forces socialistes, Karim Tabbou, l’activiste politique Samir Belarbi, l’ancien journaliste, politilogue et activiste politique Fodil Boumala ou encore Kaddour Chouicha, le vice-président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme.

Les visages et parcours des prisonniers d’opinion algériens reflètent la grande diversité humaine au sein de la contestation populaire, qui est probablement l’un des facteurs qui expliquent l’endurance et le dynamisme du hirak.

Au nouveau président du pays, Abdelmadjid Tebboune, qui a affirmé vouloir « dialoguer avec le hirak », les manifestants ont répondu, lors du vendredi qui a suivi l’élection présidentielle du 12 décembre : « Dialoguez donc avec nos représentants, ils sont en prison. »

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