mercredi, décembre 2, 2020

Madi K, le DJ qui fait danser la révolution au Liban

A 29 ans, Madi K, surnommé le « DJ de la révolution » électrise la foule de Tripoli à Beyrouth avec ses remix. Entretien avec Mahdi Karimeh, devenu une figure de la révolte au Liban.

La vidéo de son concert improvisé du haut d’un balcon de la place Al-Nour, à Tripoli, dans le nord du Liban, a fait le tour du monde. Mahdi Karimeh, surnommé le « DJ de la révolution », est devenu une figure des manifestations. Après des prestations à Tripoli et à Beyrouth, sa mobilisation se poursuit dans un immeuble désaffecté de Tripoli, où le DJ participe pleinement à la vie de ce lieu devenu un espace de rencontre. Dans un entretien, le disc-jockey de 29 ans revient sur la contestation qui gronde au Liban, sa notoriété imprévue, son amour pour sa ville, Tripoli, et son passé.

RFI: Avant de monter sur scène, vous étiez dans la rue pour manifester. Pourquoi avez-vous décidé de vous joindre aux mobilisations ?

Mahdi Karimeh : Si nous manifestons, c’est parce qu’il faut changer tout le système. Tous les hommes à la tête du pays doivent quitter leurs postes. Nous espérons changer le pouvoir et ainsi, nous pourrons reconstruire le Liban de A à Z. C’est un moment vraiment très important pour le pays parce que c’est la première fois que l’on en arrive à ce point. Tous ensemble. Il n’y a pas d’hommes politiques derrière, il n’y a que des Libanais qui veulent que la situation change. Maintenant on ne peut plus s’arrêter, sinon le Liban ne changera jamais.

Vous êtes passé de manifestant à figure de la contestation, la foule vous surnomme même le « DJ de la révolution », comment cela est-il arrivé ?

Le premier jour où j’ai joué sur la place Al-Nour de Tripoli, rien n’était préparé, tout s’est passé très vite. J’ai vu des gens que je ne connaissais pas sur leur balcon, je leur ai demandé si je pouvais monter pour jouer, ils ont dit oui. Je n’avais aucune musique révolutionnaire dans mes archives, mais j’avais quelques chansons libanaises. J’avais par exemple une chanson qui dit « au revoir » en arabe. Donc, j’ai hurlé à la foule « qu’est ce vous voulez dire au président ? » et j’ai lancé la musique qui disait « au revoir, au revoir, au revoir ». Ce n’est pas du tout une musique révolutionnaire mais elle l’est devenue. (rires) Les musiques sont rarement écrites pour être révolutionnaires, mais en étant créatif, il est possible qu’elles le deviennent. Si j’ai pu faire des chansons contestataires à base de musiques basiques c’est parce que tout ce qui compte, c’est le sens qu’on leur donne.

En revanche, le jour d’après j’ai commencé à préparer un DJ set (une playlist préparée à l’avance, NDLR) spécial. Je voulais que les gens puissent se détendre et danser, donc là, j’ai pris des musiques révolutionnaires existantes et j’ai rajouté un beat (une rythmique, NDLR) dessus, etc… Les musiques libanaises ont un fond très fort, mais on ne peut pas danser dessus. J’ai donc fait des remix en reprenant les titres que les gens connaissaient pour qu’ils puissent danser et se détendre.

Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Quand j’ai commencé en 2010, j’ai juste choisi Madi pour mon prénom et K pour la première lettre de mon nom de famille. Là, c’est le nom qui est venu à moi, c’est incroyable. « DJ de la révolution », c’est le meilleur nom que l’on puisse me donner. Mais c’est surtout la relation avec la foule qui représente beaucoup pour moi. J’étais très ému après mon premier concert à Tripoli à telle point la scène était belle. Lorsque j’ai crié « allumer les lumières » et que des milliers de personnes ont suivi, j’ai pleuré immédiatement.

C’était le plus beau sentiment de ma vie, car il ne faut pas oublier que ce n’est pas une fête. Ce que nous vivons, c’est la révolution. Les gens sont en colère, ils ont faim, il n’y a pas de travail, l’électricité, internet et les services publics fonctionnent mal. Voir un peu de bonheur sur le visage des Libanais dans une situation pareille, c’est incroyable.

C’est d’ailleurs pour eux que je joue, car il n’y a pas d’autres moments où l’on peut ressentir cela. Même quand on joue à Tomorrowland (un festival de musique électro qui accueille chaque année près de 400 000 personnes, NDLR), vous ne pouvez pas ressentir de telles sensations. Aujourd’hui, je joue devant des milliers de Libanais, mais c’est différent, car nous sommes tous ensemble. Nous appartenons tous au même pays et nous menons tous le même combat, ce n’est pas pour le divertissement. J’apporte aux manifestants une forme de bonheur, d’amour et de pouvoir pour donner aux Libanais la force de continuer à se rebeller.

Comment en êtes-vous arrivé au métier de DJ ?

Quand j’étais jeune déjà je ne pouvais pas m’endormir sans musique. Mon père joue du piano, de la guitare, il dessine… C’est un artiste. J’ai toujours été baigné dans l’art depuis que je suis petit. Tous les cadeaux que je voulais c’était des walkman ou des discman puis des mp3, mp4, Ipod, etc… Que ce soit en voiture, au travail, chez moi ou dans la rue, j’écoute toujours de la musique.

J’ai commencé à pratiquer quand j’étais très jeune. Un jour j’ai téléchargé sur mon ordinateur un logiciel de mixage et j’ai essayé de revisiter des musiques connues que j’ai envoyées à mon meilleur ami qui m’a dit « tu es bon, fais en plus ». Mon premier DJ set, c’était lors d’une de mes soirées d’anniversaires. Ensuite j’ai commencé à jouer à l’université, dans des soirées, etc… Après un voyage à l’étranger, j’ai commencé à faire mes propres musiques en 2009 et depuis 2010, je suis DJ.

Vous dites être fier d’avoir donné une autre image de Tripoli. Pourquoi ?

À travers ces concerts, on ne parle pas que de moi mais aussi de Tripoli. J’étais vraiment heureux de voir les habitants être fiers de leur ville, car je l’aime plus que tout. Je suis né et j’ai grandi ici et, donc forcément, je suis heureux de participer au changement de ma ville. Beaucoup de gens disent qu’il n’y a que des problèmes, beaucoup de délinquance, de radicalités, etc… Mais ce n’est pas vrai. Je leur ai montré le vrai visage de Tripoli.

Maintenant, on s’est installé dans le building Ghandour de la place Al-Nour. Cet endroit représente parfaitement Tripoli. Tout le monde vient et discute, réfléchit et joue de la musique ensemble… Quand quelqu’un a besoin de parler, ou autre, il vient et dit ce qu’il a à dire. C’est devenu un lieu de rencontre.

SourceRFI

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