mercredi, novembre 25, 2020

Crise du phosphate : la Tunisie passe du statut de producteur à celui d’importateur

Après avoir été troisième producteur mondial de phosphates en 2010, avec une production de plus de 8 millions de tonnes, la Tunisie a été amenée à en importer pour subvenir à ses besoins agricoles.

Le secteur des phosphates, est devenu, depuis la révolution, pour le moins perturbé, voire inactif, pour causes des protestations sociales.

Vers la fin du dernier mois, un navire transportant une cargaison de 16 500 tonnes de phosphates, en provenance du port algérien d’Annaba, accostait dans le port commercial de Gabès, au sud-est de la Tunisie.

Dans ses déclarations antérieures, Abdel Wahab Ajroud, président-directeur général du Groupe chimique tunisien, avait annoncé que le pays a mis en place un plan d’importation de 500 mille tonnes de phosphates réparties en lots, soit l’équivalent d’un stock de consommation d’un mois pour les unités de transformation du complexe industriel.

Production à l’arrêt

Le bassin minier du gouvernorat de Gafsa, dans le sud de la Tunisie, est au cœur de la production de phosphate dans le pays. Or, la production s’enlise dans les perturbations et la suspension partielle de l’approvisionnement des usines du Groupe chimique tunisien et de la Société tuniso-indienne des engrais.

Cette suspension de l’approvisionnement a obligé le Groupe chimique tunisien à suspendre ses activités pendant plus de 10 jours.

Jusqu’au 15 octobre 2020, le taux de production de phosphates avait atteint les 2.8 tonnes, pour culminer à 3 millions de tonnes à la fin du mois dernier selon une source officielle de la Compagnie des phosphates de Gafsa qui a tenu à garder l’anonymat.

Des protestations qui s’éternisent

La Compagnie des phosphates de Gafsa, située dans le sud du pays, a connu plusieurs difficultés, à l’instar de plusieurs entreprises du secteur public qui ont été touchées de plein fouet par les répercussions du changement politique et social après la révolution.

La protestation qui a lieu sur la route menant à la Compagnie, est devenue le seul moyen de pression pour que le gouvernement cède aux revendications d’emploi de la part des citoyens. Cela a profondément impacté la cadence de production qui a dégringolé à moins de trois millions de tonnes alors qu’elle culminait à 10 millions de tonnes avant l’année 2010.

La route reliant les sections de production et la laverie principale dans la ville de Redeyef (sud), est souvent le théâtre de sit-in organisés par des dizaines de jeunes de la région, pour empêcher les camions de phosphate d’atteindre les laveries.

Dans une déclaration au correspondant de l’agence Anadolu, le manifestant Moncef Balkhairi a affirmé : «Nous sommes ici quotidiennement… Nous assurons des relèves tout au long de la journée pour garantir notre présence permanente et empêcher le passage des camions de phosphates ».

Et d’ajouter : « Nous avons demandé à la compagnie de reprendre ses activités, et nous allons permettre la livraison de phosphates aux laveries, mais à une condition, que le déstockage et la mise sur le marché du phosphate ne puissent avoir lieu qu’une fois nos revendications d’emploi satisfaites ».

Abdel Kader Rhili, un autre manifestant, a déclaré : « L’Etat ne cesse de faire de fausses promesses depuis plus de cinq ans, à chaque changement de gouvernement, les autorités nous réclament un délai de grâce de 3-4 mois. Nous levons notre sit-in et permettons la reprise des activités, mais nos revendications n’ont jamais été satisfaites ».

Et d’ajouter : « L’ancien président Beji Kaied Sebsi nous avait déjà promis de régler notre situation. Il en va de même pour l’actuel président Kais Saied, nous l’avons élu sur la base de sa promesse d’être la voix des jeunes. Il semblerait qu’il n’ait pas tenu sa promesse. Nous n’allons pas permettre la reprise des activités de la Compagnie. Soit on accède à nos demandes d’emploi, soit nous maintenons notre sit-in, nous ne nous laisserons pas intimider par la politique gouvernementale ».

Selon les données de l’Institut national de sondage à Tunis, le taux de chômage a augmenté à hauteur de 18 % au deuxième trimestre de l’année 2020, alors qu’il était de 15.3 % au premier trimestre, avec un total de 746.4 mille chômeurs.

Une crise qui s’aggrave

Dans la laverie de Redeyef, des montagnes de phosphates, prêtes à l’export, ne cessent de s’accumuler. Or, il n’y a aucun moyen de casser le blocus mis en place par les manifestants.

Un des employés de la Compagnie a déclaré : « Tels sont les résultats des politiques gouvernementales pour l’emploi après la révolution, elle a aggravé la crise sociale et les recrutements aléatoires, ceci a engendré un mouvement de protestation de milliers de sans-emploi pour réclamer leur recrutement».

Et d’expliquer : «Nous disposons ici de 1.5 millions de tonnes de phosphates prêtes à l’export, il en va de même pour la ville d’Om Larayes qui dispose de 1.3 millions de tonnes. Nous n’avons pas une crise de production, mais plutôt une crise de mise sur le marché».

Le traitement médiatique de la crise des phosphates a été appréhendé par certains observateurs comme moyen de pression suite à une suspension méthodique de la production.

Jamal Fattah, un activiste de la société civile, a déclaré à l’agence Anadolu : « La nouvelle d’importation de phosphate était finalement une conséquence inévitable et attendue en raison de l’aggravation de la crise de la Compagnie des phosphates de Gafsa, tant sur le plan interne que sur celui de son environnement immédiat ».

Selon Fattah, « conclure un accord entre la Compagnie des phosphates de Gafsa, la Société nationale de chemins de fer, la Société tunisienne de transport des produits miniers, la société des travaux ferroviaires (qui s’occupe de la maintenances des chemins de fer) et leur environnement social pourrait constituer une des solutions pour résoudre la crise ».

«Il est possible de produire 16 millions de tonnes de phosphates ce qui pourrait contribuer à la création de 1500 emplois nouveaux. Cela permettrait de limiter les troubles sociaux, sauf que la Compagnie ne dispose pas d’une vision stratégique à ce propos ».

La Compagnie des phosphates de Gafsa est une entreprise à caractère industriel spécialisée dans la production de phosphates. Fondée en 1987, elle dispose d’un capital de 268 millions de dinars (soit 95.7 millions de dollars US). La Compagnie emploie 7 400 personnes avec une capacité de production de phosphates actuelle de 8.3 millions de tonnes.

Depuis l’année 2011, la compagnie subit un recul alarmant de son volume de production commerciale de phosphates suite aux troubles sociaux et aux mouvements de protestation des demandeurs d’emploi dans la région.

Entre 2011 et 2019, le taux de production de phosphates de la Compagnie n’a jamais dépassé les 3.5 millions de tonnes par an, alors qu’il était de 8.3 millions de tonnes en 2010, sachant que les réserves en phosphates de l’Etat tunisien sont de l’ordre de 7 milliards de tonnes.

SourceAgences

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