« Je pense que la presse est très libre en Birmanie », a déclaré, samedi 6 octobre, Aung San Suu Kyi, chef du gouvernement birman. L’arrestation, mercredi, de trois journalistes d’un groupe de presse indépendant de Rangoun, accusés d’avoir propagé des informations susceptibles de « semer la panique au sein de la population », vient cependant de contredire les affirmations de l’ancienne dissidente faites à la chaîne de télévision japonaise NHK, lors d’une conférence organisée la semaine dernière à Tokyo.
Les trois journalistes du groupe Eleven Media avaient publié lundi un article critiquant la municipalité de Rangoun pour « mauvaise gestion » au sujet d’un prêt contracté sans approbation du parlement local pour l’achat de bus scolaires. Ce « scoop », qui ne mettait vraisemblablement pas en danger la sécurité nationale, a pourtant irrité le « chief minister » de la région de Rangoun, Phyo Min Thein, un proche d’Aung San Suu Kyi, affilié à son parti et qui lui-même a passé quinze ans de sa vie en prison. Il a porté plainte contre l’hebdomadaire pour avoir publié des « informations incorrectes ».

Les directeurs de la rédaction d’Eleven Media, Kyaw Zaw Lin et Nayi Min, ainsi que le responsable de la cellule des reporters, Phyo Wai Win, se sont rendus d’eux-mêmes mercredi à la police après avoir reçu notification de la plainte. Ils ont été aussitôt arrêtés, menottés et transportés à la prison d’Insein, de sinistre réputation : c’est là où, au temps de la junte militaire, on enfermait les dissidents dont, durant une brève période, Aung San Suu Kyi elle-même.

L’article du code pénal concernant le délit de « trouble à l’ordre public », qui date de la colonisation britannique, pourrait faire condamner les trois journalistes à un maximum de deux ans de prison si le tribunal juge que l’article incriminé a été publié dans une intention maligne.

Prix du Média de l’année en 2011
Reporters sans frontières et Le Monde avaient décerné en 2011 leur prix du Média de l’année au groupe Eleven et à l’un de ses hebdomadaires. Cette récompense avait été remise à Paris à Phyo Wai Win dans les locaux du quotidien français, lors d’une cérémonie présidée par son directeur de l’époque, Erik Izraelewicz.

C’était le temps de la démocratisation en Birmanie, dans la foulée de l’« autodissolution » du régime militaire. Celui-ci avait été remplacé par un gouvernement certes composé d’anciens généraux, mais qui entendait faire la preuve de son intention de libéraliser le système : de nombreux prisonniers politiques avaient été libérés et la presse avait soudainement joui d’une liberté qu’elle n’avait plus connue depuis des lustres. Ce temps paraît bien loin aujourd’hui alors que se multiplient les tentatives de musellement des journalistes qui continuent, pour nombre d’entre eux, à faire courageusement leur métier. Mais à leurs risques et périls.

« L’ensemble de l’industrie des médias est menacé », a déclaré à l’AFP le fondateur du Comité de protection des journalistes du Myanmar [nom officiel de la Birmanie], Hlaing Thit Zin Wai. Il a ajouté avoir toujours « un sac prêt à la maison car on ne sait plus à qui ce sera le tour maintenant ».

Exceptionnelle sévérité
Sous le gouvernement du Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi, longtemps adulée pour le courage dont elle avait fait preuve au temps de la junte militaire, et dont le parti, la Ligue nationale pour la démocratie, avait triomphalement remporté les premières élections libres de 2015, la liberté de la presse a donc amorcé un recul par rapport à l’époque du gouvernement précédent, issu du régime militaire.

Dernier exemple de ce recul avant les arrestations de mercredi, deux journalistes birmans de l’agence de presse britannique Reuters, Wa Lone et Kyaw Soe Oo, avaient été condamnés à sept ans de prison le mois dernier. Il leur avait été reproché d’avoir enquêté sur l’exécution sommaire par les forces de sécurité de dix musulmans rohingya. Le massacre avait été perpétré le 2 septembre 2017 au cours de la violente répression déclenchée par l’armée contre cette minorité de l’ouest birman à la suite d’attaques de postes de police menées à l’initiative de combattants se réclamant d’un groupe armé de défense des Rohingya.

Cette sentence d’une exceptionnelle sévérité a suscité depuis une réprobation internationale alors que les chefs de l’armée birmane viennent d’être accusés de « génocide » par un rapport des Nations Unies au sujet de ces mêmes « opérations de nettoyage » lancées à deux reprises par les militaires contre les Rohingya, depuis fin 2016.

A Tokyo, Aung San Suu Kyi avait promis la « transparence » devant un parterre d’hommes d’affaires japonais. « N’hésitez pas à nous faire part de vos inquiétudes, discutons-en ouvertement », avait-elle assuré. Un engagement qui, apparemment, ne concerne pas les Birmans.

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