Il y aura certainement un avant et un après-Bassora pour Haïdar el-Abadi. Déjà en difficulté depuis les dernières élections législatives qui l’ont vu arriver en troisième position seulement, le Premier ministre irakien peine à sortir de l’eau et imposer le renouvellement de son mandat. Après une semaine de manifestations meurtrières au cours desquelles douze personnes ont perdu la vie, portant à plus d’une vingtaine le nombre d’individus tués depuis le début du mouvement de contestation en juillet dernier, M. Abadi s’est expliqué samedi devant le Parlement pour y exposer son plan de sortie de crise pour Bassora, troisième ville d’Irak, riche en pétrole mais pauvre en infrastructures. Son discours n’a toutefois pas suffi à convaincre ses détracteurs, y compris auprès de ses alliés.

Les députés de la coalition « Saïroun », dirigée par le leader religieux chiite et populiste Moqtada Sadr et avec qui M. Abadi avait formé une nouvelle coalition gouvernementale grâce à un accord la semaine dernière, sont mêmes allés jusqu’à réclamer la démission du Premier ministre, en raison de l’échec de M. Abadi à régler la situation à Bassora, l’un de leurs fiefs.

Passé maître dans l’art du retournement de veste, Moqtada Sadr, qui veut être à la fois le principal opposant et le faiseur de rois, a lâché son allié au pire des moments. Ce dernier comptait en effet sur lui pour l’aider à renouveler son mandat à la tête du gouvernement irakien. Fragilisé, isolé, M. Abadi se retrouve dans une position qui pourrait l’amener, pour atteindre ses objectifs, à rejoindre le bloc pro-iranien, qui forme la coalition concurrente. Ce bloc est arrivé en deuxième position lors des dernières élections. Il est emmené par Hadi el-Ameri et est composé majoritairement de la milice des Hachd el-Chaabi (Forces de mobilisation populaire). Les relations sont toutefois assez tendues entre les obligés de Téhéran, allié à l’ex-Premier ministre Nouri el-Maliki, et M. Abadi.

Entre deux feux

Depuis le rétablissement des sanctions américaines le 7 août dernier, dues au retrait de Washington de l’accord sur le nucléaire iranien trois mois plus tôt, M. Abadi joue avec difficulté un rôle d’équilibriste entre Américains et Iraniens, tous deux alliés de l’Irak et qui ne cessent depuis des semaines de multiplier joutes verbales et provocations. Cela n’a néanmoins pas empêché le Premier ministre irakien de prendre dans un premier temps position en faveur de Washington en appliquant à son tour des sanctions, mais à contrecœur. « Nous ne soutenons pas les sanctions parce qu’elles sont une erreur stratégique, mais nous sommes contraints de les respecter », avait-il déclaré lors d’une conférence de presse le soir de la réimposition des mesures punitives américaines. Une annonce qui avait sans surprise provoqué la colère de Téhéran. Ainsi, pour tenter de diminuer l’impact d’une telle déclaration, M. Abadi a dit une semaine plus tard son intention de ne pas utiliser le dollar dans les futures transactions entre l’Iran et l’Irak.

En cas de changement de bord politique, M. Abadi risquerait de mettre en péril sa relation avec Washington. Les États-Unis le voient en effet comme quelqu’un de plus neutre que les autres acteurs politiques irakiens. Il représente par conséquent un bon moyen de préserver les intérêts de Washington en Irak. « La position de Haïdar el-Abadi plaisait davantage aux Américains parce qu’elle se différenciait d’une certaine manière de celle de son prédécesseur, Nouri el-Maliki, qui, à la fin de son mandat, paraissait beaucoup plus sectaire et plus beaucoup proche de l’Iran », dit à L’Orient-Le Jour Myriam Benraad, professeure de sciences politiques à l’université de Leyde et spécialiste de l’Irak. Washington ayant fait de l’endiguement de l’Iran sa priorité stratégique dans la région, il paraît difficile qu’il accepte la nomination d’un Premier ministre acquis à la cause iranienne en Irak. Entre sa survie politique par une éventuelle alliance avec le bloc pro-iranien d’un côté et son entente avec les États-Unis de l’autre, M. Abadi paraît plus coincé que jamais et dispose d’une marge de manœuvre extrêmement limitée pour tenter de se maintenir à son poste.

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