jeudi, octobre 22, 2020

Iran: le gouvernement du Rohani se trouve ‘impuissant’ à enrayer la débâcle de l’économie nationale

Sur fond de déroute économique, le président élu « comparaissait » ce mardi devant le parlement.
Adjudant Rohani, au rapport ! Convoqué ce mardi devant le parlement iranien, ou majlis, le président Hassan Rohani s’est vu sommé de s’expliquer sur l’impuissance de son gouvernement à enrayer la débâcle de l’économie nationale ; débâcle amplifiée par le rétablissement des sanctions américaines, corollaire du récent retrait de Washington de l’accord nucléaire signé voilà trois ans. Une « comparution » à coup sûr éprouvante dont se serait volontiers passé ce modéré, élu en 2013 puis largement reconduit au printemps dernier pour un second quadriennat, mais dorénavant assiégé de toutes parts.
Avides de saper une assise déjà bien fragile, les députés ont ainsi contraint dimanche l’hodjatoleslam -religieux chiite de rang moyen- au sourire suave de congédier son ministre de l’Economie, Massoud Karbassian, cible d’un vote de défiance. Et ce après avoir infligé, le 8 août, un sort analogue à son homologue Ali Rabiie, pilier de l’équipe Rohani, privé quant à lui du maroquin du Travail. A qui le tour ? Dans leur ligne de mire, désormais, les titulaires des portefeuilles de l’Industrie et des Transports.

Remember Khatami
Cette séquence de tir aux pigeons rappelle furieusement le harcèlement subi à l’orée de ce siècle par le réformateur Mohammad Khatami, réduit à l’impuissance tout au long de son deuxième mandat. Et qui comptait parmi ses plus fidèles conseillers un certain Rabiie… S’ils en ont la faculté, les faucons du majlis ne pousseront sans doute pas le zèle révolutionnaire jusqu’à destituer le président lui-même. C’est que l’ayatollah Ali Khamenei, Guide suprême et détenteur, à ce titre, des leviers du pouvoir, souhaite pour l’heure, au nom de la stabilité du système, que son souffre-douleur favori aille jusqu’au terme de son bail. Le démettre, convenait-il le 13 août, « reviendrait à faire le jeu de l’ennemi ». En clair, gardons sous le coude un punching-ball fragilisé et inoffensif, dont le maintien a, en outre, le mérite d’entretenir la fiction de la légitimité élective du régime.
Bouc émissaire
Dopés par le reniement du Grand Satan américain, les ultra-conservateurs, farouchement hostiles à tout rapprochement avec l’Occident, espèrent ainsi aborder en pole position la présidentielle de 2021. D’ici là, ils auront tout loisir d’imputer au sortant le marasme socio-économique dans lequel s’enfonce la République islamique. A l’instar du Guide, eux considèrent que ledit marasme révèle avant tout l’incompétence des rohanistes. « Je ne prétends pas que les sanctions n’ont pas d’impact, admet Khamenei, mais les difficultés d’aujourd’hui résultent principalement de notre manière d’y faire face. » A leur décharge, Rohani et les siens disposent en la matière d’une marge de manoeuvre limitée ; que restreint notamment l’emprise croissante des Gardiens de la Révolution -les fameux pasdaran-, patente bien au-delà de la sphère militaire.
Illusions perdues
Rarement il est vrai la conjonction astrale aura paru à ce point néfaste pour l’Iranien lambda. Avocat fervent du JCPOA -l’acronyme officiel du pacte nucléaire de Vienne-, Hassan Rohani misait sur un afflux massif d’investissements étrangers pour alléger le fardeau du quotidien. Calcul illusoire. Et le pire reste à venir : le 4 novembre prochain, la Maison-Blanche déclenchera une nouvelle rafale de mesures punitives, visant cette fois les secteurs pétrolier et gazier, rongés par l’obsolescence. Ce qui, à en croire les experts, pourrait notamment amputer de près d’un tiers les exportations d’or noir, vitales pour le royaume des mollahs.
A la tête d’un consortium franco-sino-iranien, le géant Total n’a pas attendu cette échéance pour renoncer à exploiter le très prometteur champ gazier offshore de South Pars. Loin d’être circonscrit au domaine de l’énergie, l’exode industriel accable l’automobile, le transport ferroviaire ou les télécommunications. Les français Renault et PSA plient bagages, tout comme les allemands Siemens, Daimler, Deutsche Bahn ou Deutsche Telekom. Faute de rentabilité, Air France et British Airwayssupprimeront le mois prochain la desserte de Téhéran.
Un rial en chute libre
Signe du désarroi d’un pouvoir d’ordinaire enclin à l’arrogance, l’Iran, dénonçant « l’étranglement » qui le menace, implore depuis lundi la Cour internationale de Justice de La Haye, instance judiciaire de l’ONU, d’enjoindre aux Etats-Unis de suspendre ses châtiments. Invoquant au passage un « traité d’amitié » irano-américain conclu en 1955, et tombé voilà des lustres en désuétude… Sur le front intérieur, Hassan Rohani en appelle faute de mieux à l’unité nationale face aux « conspirations de l’étranger ». De telles exhortations ne suffiront pas. Le rial, la devise locale, a perdu les deux-tiers de sa valeur face au dollar durant le semestre écoulé. Dégringolade accélérée dès avril par une décision hasardeuse de la Banque centrale : l’imposition d’un taux de change fixe, auquel elle vient de renoncer devant l’envolée incontrôlable du marché noir. L’inflation ? Maîtrisée à grand-peine jusqu’alors, elle décolle, rognant le pouvoir d’achat des déshérités et de la classe moyenne. Selon les chiffres officiels, le prix du poulet a augmenté en moins d’un an de 20%, celui des produits laitiers d’un bon tiers, et celui des fruits frais de plus de 70%. Ajoutons à ces fléaux le chômage, dont pâtit notamment la cohorte des jeunes diplômés, et les pénuries d’eau, qui enfièvrent les campagnes…
Voici réunis tous les ingrédients d’un cocktail social explosif, comme l’attestent les émeutes survenues à Téhéran et dans plusieurs dizaines de villes moyennes à la fin de l’exercice 2017, ainsi que les affrontements sporadiques éclatant depuis lors çà et là. « Qu’avons-nous fait de cette nation ?, s’interroge le député réformateur Elias Hazrati. Nous l’avons rendue misérable. »
Lâchages
Ainsi, Hassan Rohani a non seulement exaspéré le clan des archaïques, mais aussi déçu le courant réformiste, au point de précipiter le lâchage d’alliés traditionnels et de s’aliéner un électorat urbain désenchanté. Qu’il s’agisse des libertés civiles, des droits humains, du sort des prisonniers politiques, du statut de la femme, le « mollah diplomate » -un de ses surnoms usuels- n’a pas su, ou pas pu, traduire dans les faits ses promesses de campagne.
Après celui de Mohammad Khatami, dont il est interdit de citer le nom et de publier le portrait dans les médias, son parcours illustre l’ambiguïté ontologique de la théocratie chiite : quoique pourvu de l’onction du suffrage universel, l’élu ne peut, pourvu qu’il le désire vraiment, orchestrer le changement sans apparaître comme un facteur de délitement du régime. Un temps, Rohani caressa paraît-il le dessein de succéder le moment venu à Khamenei sur le trône du Guide. Un rêve passe et trépasse. Sauf surprise, le voici lui aussi promis à un destin de muet du sérail.

SourceAgences

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