La semaine dernière, le monde entier découvrait avec stupeur et émotion, l’ignoble meurtre de l’Irakienne Tara Fares. L’ancienne Miss Irak 2014,  blogueuse et influenceuse mode suivie par près de trois millions de personnes sur les réseaux sociaux, a été froidement abattue par balles, dans une rue animée du centre de Bagdad, en plein jour, au vu et au su de tout le monde,  alors qu’elle conduisait sa Porche blanche décapotable avec son compagnon.

Ce qu’incarnait Tara
Avec son visage de poupée, ses tatouages, ses photos sexy publiées sur Instagram et ses scandales à répétition, Tara Fares était la Kim Kardashian de la Mésopotamie. Or, sa mort brutale, filmée par des caméras de surveillance,  a transformé  la fashionista de 22 ans en symbole de la liberté et du féminisme dans le monde arabe.

Avant ce drame, le visage de Tara m’était inconnu. Ainsi, à l’instar de la plupart des humains, j’ai trouvé ce drame abject, infâme et odieux (j’insiste là-dessus parce que certains me reprocheront bientôt mon manque de compassion…).

Dans un second temps, je me suis demandé ce qu’incarnait Tara. Ne personnifiait-elle pas l’image caricaturale de la jeune fille superficielle que les extrémistes islamistes utilisent pour évoquer « les femmes impures de l’occident décadent » ? Ceux-là même qui opposent systématiquement la pureté du voile islamique à l’hypersexualisation, corollaire de la marchandisation du corps féminin. Deux visions caricaturales semblaient entrer en résonance : d’un côté comme de l’autre, la liberté des femmes et la civilisation occidentale sont réduites au droit inaliénable des adolescentes  de devenir des Nabila et autres Kardashian.

Une vie compliquée
A la réflexion, l’essentiel m’avait échappé : une icône de mode n’a pas la même signification  – et ne court pas les mêmes risques – à Bagdad qu’à Paris. Si dans une société comme la nôtre, le profil de la bimbo de téléréalité, perchée sur des hauts talons vertigineux, aux ongles extra-manucurés, manifeste la vacuité du monde moderne, il en est tout autrement pour au Moyen-Orient. Dans cette région, il exprime une forme de résistance face aux fantasmes de la pureté féminine, naturellement associé à la modestie et à la discrétion.

Après enquête sur le net, j’ai appris que Tara Fares avait eu ce qu’on peut appeler une vie compliquée. Issue d’une famille chrétienne convertie à l’islam au début des années 2000, Fares subit un mariage forcé à l’âge de 16 ans, « vendue à un inconnu » selon ses propres termes. En 2012, ce mariage d’à peine quelques mois avec un homme violent se solde par la naissance d’un garçon enlevé par son père après leur divorce.

Quelques années plus tard, en janvier 2017, Tara perd son nouveau compagnon dans l’attentat de la boîte de nuit d’Istanbul qu’a revendiqué Daech. Un événement violent de plus parmi tant d’autres dans sa vie.

Derrière la bimbo, se cachait une femme combative et incroyablement forte. Car, comment affronter le monde lorsqu’on est une jeune divorcée de 17 ans, sans diplômes, dans un pays où ses droits les plus fondamentaux, notamment celui d’élever son enfant, sont bafoués et où on ne peut même pas compter sur sa propre famille ?

Sans vouloir verser dans la psychologie de comptoir, je crois deviner que Tara avait trouvé refuge dans le personnage extravagant qu’elle s’était créée, comme un mécanisme de défense lui permettant de prendre le pouvoir, de gagner de l’argent et de devenir maître de son destin.

Frivole mais ni bête ni hypocrite
J’ai fini par regarder les vidéos qui avaient fait sa renommée ; j’ai compris qu’entre les tutos beauté, les incontournables placements de produits, et les instants choisis de son quotidien, elle parvenait à faire passer subtilement et avec aplomb le message d’une femme forte qui s’assume. Certes frivole, elle n’était ni bête ni hypocrite.

Répondant à ses détracteurs avec humour et impertinence, Tara  revendiquait haut et fort le droit de mener la vie qui lui convenait, celui d’être libre de s’habiller comme elle en avait envie, et d’aimer qui elle voulait. Ni les messages d’insultes, ni les intimidations, ni mêmes les menaces de mort n’avaient réussi à la faire plier.

En Irak, les candidates au concours de Miss risquent leur vie. Il n’est pas rare que certaines renoncent en cours de route à la suite des menaces des mort, des pressions et des campagnes des dénonciation publiques menées par des leaders religieux.

Dans la société où elle se trouvait,  son comportement, sa manière de s’habiller, sa simple existence, pouvait constituer un grave trouble à l’ordre public. En tant que telle, elle dérangeait. Ce grain de sable enrayait le fantasme phallocrate islamique qui rêve d’effacer la femme de l’espace public.

Qui plus, l’hyper visibilité dont elle jouissait sur les réseaux sociaux la rendait encore plus dangereuse aux yeux des rigoristes. Tara menait la vie qu’elle voulait devant des millions de témoins, ce qui était intolérable pour ses assassins.

Insultée après sa mort
Après sa mort, Haider Zawyyr, journaliste de la chaine TV Al-Irakiyya, a publié ce tweet : « Assez, c’est (seulement) une pute qui a été tuée. » La chaîne a immédiatement réagi en le licenciant. Depuis quelques jours, les photos de la sépulture de Tara ont fuité sur Internet de sorte que sa dignité de morte est menacée. Ainsi, les Irakiens craignent-ils que sa tombe ne soit saccagée par ses détracteurs les plus zélés.

Ali Alshohbani, un Youtubeur irakien très connu, dénonce à ce propos une véritable « daechisation » des mentalités, et une perte des valeurs les plus fondamentales au profit d’une hyperviolence moralisatrice.

Heureusement, l’enquête suit son cours. Un des deux assassins de Tara Fares a fini par être arrêté. Il s’agit d’un délinquant multi récidiviste, impliqué dans braquages et des rapts et membre d’une des nombreuses milices armées irakiennes. De leur côté, le ministère de l’Intérieur et des militants irakiens des droits de l’Homme y voient le dernier acte en date d’une campagne de terreur islamiste principalement dirigée contre des femmes célèbres.

Une vague féminicide
En août dernier, Rafif Al-Yassiri, docteur en chirurgie plastique et propriétaire du centre « Barbie esthétique » est décédée dans d’étrangers circonstances. Elle s’était rendue à l’hôpital pour un malaise respiratoire, où elle a succombé à un arrêt cardiaque. Selon les résultats de l’autopsie effectuée par le ministère de l’Intérieur, il pourrait s’agir d’une overdose médicamenteuse.

Une semaine plus tard, Rasha Al-Hassan, propriétaire du Viola Beauty Center, mourait dans des circonstances similaires.

Quelques jours après le meurtre de Tara, Shayma Qasim, miss Irak 2015 et journaliste, suivie par près de trois millions de personnes sur Internet, annonçait en larmes, dans une vidéo retransmise sur Instagram, avoir reçu des menaces de mort.

Dans une interview accordée à la chaine Al-Arabiyya depuis la Jordanie, Shayma parle d’une opération de « nettoyage » visant tout ce qui est en lien avec le domaine de la beauté. Elle évoque « des hordes de cyber-milices » chargées d’intimider les femmes qui ont de fortes audiences sur les réseaux sociaux, elle déclare recevoir quotidiennement des messages de menaces du style : « Tu seras la prochaine ! »

Tara Fares est morte car elle incarnait quelque chose d’insupportable aux yeux des gardiens de la morale islamique, l’image d’une femme impure, mais libre et épanouie.

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