Contesté dans la rue, c’est sur la scène internationale que l’exécutif algérien recherche des soutiens. Le chef de la diplomatie, Ramtane Lamamra, a ainsi tenté de rassurer ses alliés sur la feuille de route du président Abdelaziz Bouteflika.

Théâtre depuis près d’un mois d’une contestation sans précédent réclamant le départ du président Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999, l’Algérie traverse une période de turbulences. Un quotidien rythmé par les manifestations. Malgré le renoncement d’Abdelaziz Bouteflika à briguer un 5e mandat présidentiel, Alger a lancé, depuis le 18 mars, une vaste contre-attaque diplomatique en Italie, en Russie, en Allemagne et en Chine.

Confiée au vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, cette mission est destinée à « rassurer les partenaires extérieurs de l’Algérie » et à les « convaincre du bien-fondé » de la feuille de route du pouvoir. « Il s’agit de clarifier les évènements », a fait savoir le ministère algérien des Affaires étrangères. Une façon aussi de « relativiser » les secousses populaires ironise le quotidien Le Soir d’Algérie, et « à montrer à l’opinion publique internationale leur disponibilité à assurer une transition tranquille », selon le journal Liberté.

Soutien total de l’allié russe

Lors de sa première étape, en Italie, premier partenaire européen de l’Algérie en matière d’échanges commerciaux et premier client du gaz algérien, Ramtane Lamamra a expliqué, lundi 18 mars, que « ceux qui observent de loin notre réalité, ont le sentiment qu’il se développe une situation potentiellement porteuse de risques ». Et d’assurer : « il n’y a pas de préoccupation particulière pour nos partenaires internationaux et en tant qu’État et peuple, nous sommes profondément attachés aux principes de non-ingérence dans les affaires internes de notre pays ».

Le lendemain, le chef de la diplomatie algérienne s’est rendu en Russie, alliée stratégique d’Alger en matière économique, notamment sur le plan de l’armement et des hydrocarbures. Sans surprise, Moscou a affiché un soutien total au président algérien et à « son initiative d’engager des discussions avec l’opposition ». Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a pris position contre la rue en se disant « très préoccupé » par les manifestations en cours depuis le 22 février, et mis en garde contre « des tentatives en cours pour déstabiliser » le pays.

« La Russie est très attachée à sa relation avec l’Algérie, avec qui elle partage d’importantes relations économiques, militaires et politiques, rappelle Raed Jaber, correspondant de France 24 à Moscou. De nombreux commentateurs ainsi que de médias russes ont expliqué que le Kremlin refuse de perdre son dernier partenaire dans la région, où elle a beaucoup investi, après la perte de la Libye, après la chute du colonel Kadhafi en 2011 ».

Ramtane Lamamra a poursuivi, mercredi 20 mars, son périple diplomatique en Allemagne, un pays qui classe l’Algérie au premier rang de ses exportations d’armes (818 millions d’euros en 2018). Il conclura sa tournée en Chine, premier fournisseur commercial du pays en 2018, une position que le pays occupe depuis plus de six ans. Toutefois, malgré l’insistance du pouvoir à se dire opposé à toute ingérence étrangère, cette tournée internationale est mal perçue dans le pays et par les manifestants.

Une tournée très critiquée en Algérie

« Espérons que le pouvoir ne cherche qu’à expliciter à ses partenaires internationaux la démarche du président Bouteflika, et qu’il ne s’agisse pas au contraire d’une tentative de demander du soutien à l’étranger », prévient Marouan al-Ouanas, journaliste algérien interrogé par France 24. Selon lui, l’État se placerait alors « en porte-à-faux avec le principe de non-ingérence », alors que la rue a « explicitement insisté » sur le fait que cette affaire ne peut être réglée qu’entre Algériens.

« L’image de cette offensive diplomatique, qui tombe au moment où le pays célèbre les accords d’Évian, signés le 19 mars 1962, avec des représentants de l’État qui vont à l’étranger pour chercher le soutien de leurs alliés contre, entre guillemets, le peuple qui manifeste n’est pas très positive, explique de son côté Meriem Amellal Lalmas, journaliste à France 24. Elle ne plaît pas vraiment aux manifestants, surtout que le principe de non-ingérence est inscrit dans l’ADN des Algériens ».

Lors des manifestations contre le pouvoir, un certain nombre de pancartes ont été brandies avec des messages rejetant toute tentation d’ingérence étrangère. « Macron, occupe-toi de tes affaires », « Ni Poutine, ni Macron, le peuple est le seul patron », ou encore « C’est le peuple qui choisit, pas la France », pouvaient-on lire sur certaines d’entre elles.

La France absente de l’agenda de Lamamra

Alors que Paris est suspectée par la rue algérienne de soutenir le « coup de force constitutionnel » du pouvoir, la capitale de l’ancienne puissance coloniale ne figure pas sur l’agenda de la tournée diplomatique de Ramtane Lamamra.

Jusqu’ici, le président Emmanuel Macron et la diplomatie française, traditionnellement très prudente sur ce pays qui l’a souvent accusée d’immixtion, sont restés volontairement en retrait de la crise algérienne. Le président français s’était contenté de « saluer » la décision d’Abdelaziz Bouteflika de renoncer à une nouvelle candidature et la « dignité avec laquelle la population, en particulier la jeunesse algérienne, ont pu exprimer leur espoir, leur volonté de changement ». Il avait également appelé à « une transition d’une durée raisonnable », alors que son homologue algérien venait de prolonger de facto son mandat actuel, en reportant la présidentielle du 18 avril.

« Depuis que la position ambigüe d’Emmanuel Macron a été dénoncée dans certaines manifestations, la France n’a plus pris aucune position, c’est au mieux un silence gêné, au pire une recherche d’un plan B », estime sur France 24 Naoufel Brahimi el Mili, docteur en sciences politiques et spécialiste du Maghreb. Et de poursuivre : « tant qu’elle ne se prononce pas clairement, la France restera sur le banc des accusés, perçue comme le complice du pouvoir actuel. Elle doit se défendre en exerçant son droit de réponse car son silence signifie aveu ».

Interrogé lundi soir à l’Élysée par une soixantaine d’intellectuels dans le cadre du grand débat national, Emmanuel Macron a expliqué la prudence de la diplomatie française. « Quelque commentaire que ce soit [sur la situation algérienne, NDLR] est perçu comme une immixtion, c’est la grande difficulté », a-t-il expliqué lors du débat organisé par France culture.

« Je pense que si j’en venais, en tout cas de là où je suis, d’où je parle, à choisir mes interlocuteurs dans l’opposition ou dans la rue, d’abord je commettrai une erreur fondamentale vis-à-vis d’eux, c’est-à-dire que je les condamnerai au discrédit immédiat (…), a-t-il déclaré. Donc je me suis tenu très à distance à ce sujet, et ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas des échanges en particulier avec ceux qui dirigent l’Algérie pour essayer de comprendre, d’accompagner et de faire passer des messages d’une transition, mais je ne peux pas aller beaucoup plus loin sur ce sujet ».

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